LAÏCITÉ UN COMBAT

La question de la laïcité a été une fois encore au cœur de l’actualité à cette rentrée scolaire 2013.

Mais la définition de ce principe est un enjeu politique majeur : s’agit-il d’affirmer un interdit (encore un) pesant sur certains élèves plutôt que d’autres ou de poser un principe émancipateur permettant à l’école de s’adresser à tous ?

Au regard de cet enjeu, la charte apparaît au mieux comme un coup de communication. Or c’est bien d’une redéfinition de l’école et de la culture qu’elle construit dont nous avons besoin, pour que l’école soit vraiment l’école de tous retrouver le sens du combat laïc

La laïcité est un peu devenue la tarte à la crème de la République. Elle effectue régulièrement des passages fracassants dans le champ de l’actualité, entourée d’un brouillard de plus en plus épais. À force d’en faire une sorte de religion contre les religions, on en a oublié le sens dans le débat public. Le malentendu est tel que Marine Le Pen a cru pouvoir s’en revendiquer, tentant ainsi d’usurper une respectabilité républicaine qui ne saurait lui être accordée.

Il faut donc retrouver le sens du combat laïc et faire face aux offensives profondément réactionnaires qui ont vu ce mot comme tant d’autres, manipulé et dévoyé, vidé de son contenu progressiste. La cristallisation se déroule principalement (mais pas seulement) autour de la place de l’Islam. L’idée est fort répandue que cette religion poserait problème et serait incompatible avec la République.

Le Front national, se réclamant de la laïcité en tant que principe interdisant l’expression religieuse dans l’espace public, réactive ainsi selon le vieux principe des amalgames, un racisme qui paraîtrait « plus respectable », le racisme anti-musulman. Face à cela, certains pensent qu’il faut être des laïques intransigeants pour ne pas lui laisser le terrain.

Mais de quelle laïcité parle-t-on ?

Cette situation crée un sentiment de stigmatisation parmi la population professant la foi musulmane et parfois un sentiment de révolte profond qui peut conduire à embrasser des coutumes et des pratiques dans un geste conçu comme une forme de résistance. Les mécanismes de l’affrontement identitaire, de la fragmentation de la société, de l’ethnicisassions des rapports sociaux sont là. L’islamophobie laisse planer son ombre. Ainsi, c’est désormais à cause des signes religieux que l’on ne se sent « plus chez soi ». La laïcité, là-dedans ?

Elle est bien loin, un heureux prétexte bien souvent. Il y a forcément deux poids et deux mesures, d’ailleurs, dans la vérité des consciences. Mais la vieille idée, un peu simpliste, selon laquelle les religions sont intrinsèquement nuisibles, selon laquelle les convictions religieuses seraient obscènes, est bien répandue. Or, le fait religieux est une réalité beaucoup plus contradictoire et dialectique.

La question est donc posée :

  • Qu’est-ce que la laïcité républicaine ?
  • Conduit-elle à ces logiques exclusives ?
  • Faut-il la cantonner à régler les rapports de « la société » avec les religions ?

Le débat, au fond, n’est pas neuf, même s’il prend un tour nouveau et que nous sommes confrontés à des défis inédits. Déjà Jaurès critiquait en 1905 ceux pour qui l’ennemi avec un grand « e » était « le cléricalisme », quand pour lui, il était « le capitalisme ».

La laïcité est une construction lente, patiente.

Elle n’est pas un couperet qui tombe, et elle est pourtant si révolutionnaire. C’est peut-être pour cela qu’elle est si malmenée. Elle est révolutionnaire parce qu’elle pose la question fondamentale du pouvoir, de qui l’exerce, au nom de quoi. Elle est révolutionnaire parce qu’elle pose la question de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Si l’on ne repart pas du sens profond de ce principe politique à vocation universelle, il est difficile d’apporter les bonnes réponses aux polé­miques pratiques qui émaillent le débat public.

Parmi ces polémiques, un certain nombre touche à l’école. L’école, creuset d’émancipation, où se forgent les consciences et où se tisse la société de demain, où se brasse la société, est souvent citée comme un sanctuaire. C’est un peu curieux comme terminologie… Et si l’école a toujours été au cœur du combat laïc, elle n’y revient pas toujours aujourd’hui pour les bonnes raisons.

Nous devons affronter l’offensive contre la laïcité qui est en train de faire grandir ici un duplicata du « choc des civilisations ». Il faut combattre l’intégrisme ravageur, et s’interroger sur les meilleures façons de le battre en brèche. Le déclarer interdit ne suffira pas à le voir disparaître.

  • Mais peut-on en rester là ?
  • Qui a pris le pouvoir sur nos vies et laisse au peuple ses miettes ?
  • Qui essaye de prendre le pouvoir sur les consciences ?
  • Qui essaye de masquer l’affrontement de classe qui fait rage de par le monde ?

La bataille de l’émancipation est une grande affaire. Et elle ne se décrète pas, elle se gagne dans les têtes. Pour vivre heureux, vivons libres, vivons égaux, vivons ensemble ! En quelques mots, ici, je n’ai fait que survoler le sujet, et il y a beaucoup de discussions à ouvrir pour faire vivre la laïcité au quotidien, en chemin.

La Laïcité appelle à une plus grande ambition

La Charte de la laïcité présentée par le ministre de l’éducation nationale a le mérite de rompre avec l’escalade permanente de ces dernières années. On pourra discuter la légitimité de ce texte, mais il semble viser un objectif d’apaisement que nous partageons.

Dans ses rappels au droit notamment, il reste marqué par les décisions de la période précédente, qui résultaient d’une suspicion exacerbée à l’égard des convictions religieuses et notamment musulmanes, qui ont été violemment stigmatisées sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy.

Prise comme une contribution, elle peut aider à construire une démarche beaucoup plus partagée autour du principe de laïcité, mais n’aura des effets qu’à condition d’ouvrir la réflexion et la construction du vivre ensemble au sein des établissements. Pour que l’école transmette une culture commune à toute une génération, permettant aux adultes de demain de vivre ensemble dans le partage des différences, il est urgent de lui donner les moyens de faire réussir tous les enfants.

Espérons que cette charte ne sera pas un geste creux, mais un premier pas dans la construction d’une école qui respecte tous les enfants et ne laisse personne sur le bord du chemin.

Espérons que ce geste ne sera pas immédiatement annihilé par la concrétisation de tentations exprimées autour de l’interdiction des signes religieux dans les entreprises privées ou à l’Université.

La laïcité n’est pas un problème, mais une solution, un principe émancipateur qui gagne à être connu et surtout mis en œuvre. Il appelle une plus grande ambition : un nouvel essor de l’égalité et de la démocratie.

Et un nouvel essor du service public d’éducation nationale, qui pour l’heure, n’est pas encore au rendez-vous.

Pierre Dharréville.

* vient de publier La laïcité n’est pas ce que vous croyez, éditions de l’Atelier 144 pages, 2013, 16 euros.