UN MARIAGE EN GRANDE POMPE

… SANS COMPLEXE. LE 19 SEPTEMBRE DERNIER, un communiqué enflammé de l’académie de Paris a officialisé la signature d’un partenariat dont elle est sûre qu’il sera une « véritable source de progrès pour tous ». Ah? Et qui donc est ce miraculeux partenaire dont pourront se réjouir les élèves de la capitale?

Le géant Total…

Un nouveau hussard noir – tendance mazout – qui pourra, avec l’approbation de l’éducation nationale, porter la bonne parole aux lycéens et collégiens dès la classe de 5e, afin de promouvoir « l’intérêt des métiers de l’industrie auprès des jeunes ». Cela, en toute objectivité, bien entendu!

Selon cette convention, valable trois ans, la mission de Total sera triple: informer sur « l’évolution des métiers dans le monde de l’industrie », « développer l’accueil des jeunes en alternance et en stage » et, enfin, « favoriser l’orientation professionnelle vers les filières des métiers de l’industrie ».

Total travesti en copsy ?

Le recteur de l’académie de Paris, François Weil, ne trouve rien à y redire. Au contraire, il semble bénir ce « partenariat » qui, à l’en croire, intervient « à un moment clé dans l’essor de la relation école-entreprise dans notre pays ».

Évidemment, voir la société championne de l’évasion fiscale se présenter en copain de l’éducation nationale, premier poste budgétaire de l’État, pourrait prêter à sourire. Sauf que cela n’a rien de drôle. « Derrière ce type de convention, on voit la réelle volonté, aujourd’hui, de confier de plus en plus la main de l’orientation scolaire au Medef, déplore Thierry Ananou, secrétaire départemental du Snes-FSU parisien. Je ne suis pas pour dresser des murs entre l’école et l’entreprise, mais il ne faut pas être naïf, le patronat n’a pas un point de vue neutre sur la société. Pour lui, l’école est là pour fournir, avant tout, la main-d’oeuvre qualifiée dont il a besoin. »

Et, à ce jeu-là, Total ne ménage pas ses efforts. Depuis une vingtaine d’années, la firme aux 184,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012 cultive, via sa fondation, cet entrisme à grands coups de chéquier.

En 2009, l’entreprise s’est ainsi engagée à verser la bagatelle de 50 millions d’euros sur six ans au Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, créé par Martin Hirsch.

Entre 2010 et 2012, près de 5,3 millions d’euros ont également été investis dans les internats d’excellence, symbole sarkozien de l’élitisme scolaire.

En juin dernier, la généreuse entreprise a volé au secours, cette fois, de la réforme des rythmes en versant 4 millions d’euros pour financer les futures activités périscolaires.

Mais Total est aussi l’ami désintéressé des enseignants. Via son site Planète énergies, la firme propose actuellement des kits pédagogiques gratuits sur l’énergie solaire photovoltaïque… Et rien sur la fin du raffinage en France?

Outre sa volonté de ménager ses bonnes relations avec l’État, Total est très clair sur ses prétentions pédagogiques: « En France, la fondation veut préparer une meilleure employabilité des jeunes », affirme Catherine Ferrant, la directrice du mécénat. « Employabilité », le mot qui fait frétiller l’exécutif actuel, fervent défenseur de cet « adéquationisme » entre formation initiale et marché du travail. « Le discours du gouvernement est d’ailleurs très paradoxal, analyse le chercheur Pierre Clément (1). En même temps qu’il prône un enseignement répondant mieux aux besoins des entreprises, il soutient que les jeunes doivent être adaptables, qu’ils ne garderont pas le même boulot toute leur vie et qu’il faut « apprendre à apprendre »… »

Paradoxal, effectivement. Mais pas plus, cependant, que Vincent Peillon. Un ministre capable de se référer au philosophe Ferdinand Buisson, concepteur de la laïcité et défenseur de la liberté de conscience, tout en ne pipant mot lorsque Total joue à l’instituteur…

Laurent Mouloud

(1) Co-auteur de la Nouvelle École capitaliste, la Découverte, 2011.

Ecole et Total