JUSTICE : quelle justice et envers qui ?

Ils s’appelaient Zyed Benna et Bouna Traoré.

Ils sont morts le 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, brûlés vifs, électrocutés par une décharge de 20 000 volts. Le troisième, le survivant, celui dont la peau est restée collée à ses vêtements, s’appelle Muhittin Altun. Un Tunisien, un Mauritanien, un Kurde : trois jeunes Français du 9.3, issus de l’immigration comme on dit, aux noms difficiles à prononcer, comme ceux de L’Affiche rouge.

Ils sont morts pour avoir prolongé une partie de foot un jeudi de ramadan, morts pour rien. C’était il y a huit ans, huit ans déjà, que cela passe vite huit ans… Depuis huit ans, leurs familles attendent qu’on leur explique ce qui s’est passé. Elles attendent le procès qui leur dira peut-être comment et pourquoi leurs enfants sont morts. Enfin.

En 2005, le ministre de l’Intérieur s’appelle Nicolas Sarkozy, l’homme du Karcher. Il a porté la version officielle, reprise en boucle par la plupart des médias, le mensonge qui mettra le feu aux banlieues : de retour du foot, le petit groupe aurait rôdé autour d’une baraque de chantier, dans l’intention évidente de commettre un larcin ; repérés par un employé qui prévient la police, les jeunes auraient pris la fuite et se seraient stupidement réfugiés sur le site d’un transformateur EDF, alors que personne ne les poursuivait. Huit ans plus tard, au moins deux choses sont certaines : il n’y a jamais eu la moindre tentative de cambriolage et la BAC les a bel et bien poursuivis, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent coincés devant les hauts murs du site EDF.

Totalement affolés, ils les ont escaladés. Pourquoi ont-ils fui le contrôle policier? Parce qu’ils étaient mineurs, sans leurs papiers (précieusement conservés chez eux, on ne les prend pas pour jouer au foot), et qu’un contrôle signifiait rater la rupture du jeûne, gâcher la fête, un séjour de quelques heures au commissariat et la colère des parents, contraints de venir les chercher. Ils n’avaient rien à se reprocher. Strictement rien. Ils avaient faim et soif, en cette fin de journée de ramadan, et ils étaient pressés de rentrer chez eux. Ils ont eu peur d’être en retard, peur d’être punis et encore plus peur de la police. La force de l’habitude, sans doute.

Les deux fonctionnaires de police, finalement renvoyés en correctionnelle par la cour d’appel de Rennes pour non-assistance à personne en danger, devront expliquer pourquoi la BAC n’a pensé qu’à encercler Zyed, Bouna et Muhittin au lieu d’essayer de les sauver, alors que les conversations radio tendent à démontrer que les policiers étaient parfaitement conscients du risque mortel.

Quatre véhicules de police, onze fonctionnaires au total, pour cerner trois ados dans un générateur au terme d’une véritable course-poursuite. S’agissait-il de les interpeller coûte que coûte? D’attendre qu’ils finissent par ressortir?Personne n’a rien tenté pour les prévenir du danger? Personne n’a prévenu EDF que trois mineurs allaient griller? On aimerait comprendre. Au plus tôt, si les deux policiers ne se pourvoient pas en cassation, ou si ce pourvoi est refusé, l’audience aura lieu au printemps. La société française a besoin de ce procès. Pour savoir si Clichy-sous-Bois ne serait pas notre affaire Rodney King, somme toute, les mêmes causes ayant souvent les mêmes conséquences…

Frédéric Bonnard – Edito – Les Inroks N°930 – Titre original de l’article : Police partout, justice très tard