Sommes-nous actuellement en démocratie?

La question semble, à première vue, bien éloignée des débats qui animent l’actualité politique. Pourtant, à y regarder de plus près, elle conditionne fortement la manière dont ces débats sont posés et formulés.

Le discours politique contemporain s’appuie sur le postulat selon lequel les institutions actuelles seraient démocratiques. Ce présupposé n’est jamais questionné et mériterait pourtant de l’être. Car il ne sert à rien d’apporter de bonnes solutions à de mauvaises questions.

Avant d’aborder des problèmes comme ceux de l’austérité, de l’islam(ophobie) ou du « mariage pour tous », encore faut-il nous mettre d’accord sur le contexte dans lequel ces problèmes se posent. Car la manière dont ils doivent être traités diffère profondément selon que l’on juge que le pouvoir politique est, ou n’est pas, démocratiquement réparti entre tous les citoyens.

Ce contexte, autrement dit notre régime politique, est-il celui d’une démocratie? Pour y répondre, procédons en deux temps.

  • D’abord,  comment définir la démocratie? Quel en est le critère?
  • Ensuite, au regard du critère énoncé, le régime politique français peut-il être dit démocratique ou ne serait-il pas plus juste, comme je vais le montrer, de parler d’une oligarchie libérale?

Il ne devrait y avoir aucun doute quant au fait que, depuis son invention à Athènes, la démocratie désigne, étymologiquement et théoriquement, le pouvoir du peuple, aussi appelé en d’autres circonstances souveraineté populaire, décision collective, volonté générale ou choix majoritaire.

Ces dénominations ne sont pas identiques mais elles recouvrent grosso modo une même réalité: la démocratie est le régime dans lequel toutes et tous disposent d’une égale possibilité effective de participer directement à l’élaboration et à l’application des lois régissant la société.

Autrement dit, tous participent à la prise de décisions concernant la collectivité. Est-ce aujourd’hui le cas? Évidemment non.

Ce n’est pas faire preuve d’hérésie que de reconnaître que la société française (mais pas seulement) est actuellement régie selon la volonté d’élites politiques, économiques et scolaires (les trois se recoupant fortement).

À ceux qui taxent cette affirmation de « populiste », il faut répondre; d’une part, qu’elle n’en reste pas moins vraie et que, d’autre part, le populisme n’est pas un vice mais le fondement même de la démocratie. Le populisme, en tant que défense du peuple et non discours démagogique d’élites proto-fascistes, est l’autre nom de la démocratie à la contrainte qu’à la persuasion, moins à la force brute qu’à l’endoctrinement idéologique.

L’État n’a pas besoin d’opprimer nos corps dès lors qu’il parvient à déprimer nos esprits. Mais cette oligarchie est libérale en un second sens, plus fondamental, à savoir qu’elle autorise les citoyens à se réunir, discuter, croire, s’exprimer et penser librement (avec toutes les limites et les remises en cause que nous connaissons).

Quant au pouvoir des élites, peut-on vraiment nier que toutes les décisions importantes sont aujourd’hui élaborées par et pour une infime minorité de citoyens: politiciens, actionnaires, patrons, bureaucrates et technocrate (contre lesquels, faut-il le préciser, nous n’éprouvons aucune animosité)?

Il existe, toujours depuis la Grèce antique, un nom pour désigner ce type de régime politique fondé sur le pouvoir des élites: l’oligarchie. Étymologiquement, le pouvoir (arkhê) d’une minorité (oligos). Le caractère oligarchique de nos institutions politiques trouve sa plus belle illustration dans la volonté des modernes de faire de la politique un méfiez réservé par conséquent à une infime fraction de la population. Dans une véritable démocratie, la politique n’est pas une technique réservée à quelques spécialistes mais une activité collective à laquelle tous sont invités à participer sur un pied d’égalité.

Constater que nous sommes en oligarchie et non en démocratie constitue une grande avan­cée mais reste insuffisant. Car encore fait-il distinguer entre différentes formes d’oligarchie. La France d’aujourd’hui n’est pas la Syrie de Bachar Al Assad et encore moins un régime fas­ciste. De telles confusions ne font qu’obscurcir notre compréhension des problèmes. Et assimiler Sarkozy à Hitler n’aidait en rien à contenir la violence des attaques xénophobes du précédent gouvernement. Tout cela pour dire que notre régime oligarchique n’est pas dictatorial mais libéral. Il l’est au sens où il fonctionne moins

Quelle conclusion pratique peut-on tirer du constat que nous ne sommes définitivement pas en démocratie?

Ce changement de perspective nous ouvre la formidable possibilité de penser conjointement les problèmes politiques qu’on abordait jusqu’à présent séparément. Car tant que l’on part de l’idée que nous sommes en démocratie, alors le principal est là (puisque nous vivons dans le meilleur des mondes!), et les problèmes qui se posent à nous (chômage, prostitution, racisme, guerre en Syrie, etc.) sont finalement assez secondaires et triviaux pour qu’on puisse s’épargner l’effort intellectuel de chercher à les comprendre ensemble.

Lorsqu’on renverse la focale et que l’on admet que notre régime est oligarchique, donc qu’il faut le chan­ger (car nous lui préférons la démocratie!), nous partons d’emblée dans une réflexion systémique faisant l’effort de réfléchir aux problèmes et aux éléments de ce système en les liant les uns aux autres.

Quel avantage tirera-t-on à traiter ensemble des questions sociales, économiques et. Politiques qu’on traite aujourd’hui isolément?

Tout simplement, ces questions ne peuvent être résolues convenablement que si elles sont traitées ensemble, dans la mesure où pauvreté, racisme, sexisme et impérialisme s’alimentent tous les uns les autres. A problème global, réponse globale. Mais pour penser global, encore faut-il préalablement nous débarrasser de nos illusions quant au caractère prétendument démocratique de notre régime politique.

Manuel Cervera-Marzal, Enseignant en science politique à l’université de PARIS-VII

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Que de questions sur la démocratie, est-ce à juste titre ?

Union européenne : La démocratie se porte de moins en moins bien

« La montée des partis populistes et xénophobes, les faibles taux de participation aux élections, la hausse de la corruption et la méfiance envers les élites politiques […] témoignent d’un malaise démocratique en Europe, aggravé par la crise socio-économique » : La Libre Belgique résume ainsi le rapport sur la démocratie dans l’UE commandé par les députés européens socialistes et démocrates au think tank britannique Demos et publié le 26 septembre.

Concentré sur les années 2000, 2008 et 2011, « La démocratie en Europe ne peut plus être tenue pour acquise » détaille quelques reculs notoires :

En matière de corruption et de respect de l’Etat de droit, la Hongrie et la Grèce, ainsi que l’Italie, ont le plus reculé par rapport à 2000. En matière de droits fondamentaux, la Hongrie (séparation des pouvoirs), l’Italie (liberté de la presse) et l’Espagne (écart salarial homme/femme) accusent le plus net recul.

Autre mauvais point pour l’UE, « l’intolérance envers les minorités a crû aux Pays-Bas et en Autriche. La Hongrie, la Grèce et Chypre sont les cas les plus préoccupants ».

La participation citoyenne est en baisse dans l’Union, « notamment dans un pays comme la Suède ». Enfin, la confiance envers le système démocratique « a connu une chute brutale » ces dernières années alors qu’elle n’enregistrait qu’un « léger déclin entre 2000 et 2008 ».

En conclusion, Jonathan Birdwell, le chef du projet, recommande que pour être crédible dans son rôle de gardien, l’Union doit peut-être revoir son fonctionnement et ses structures.

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Source : Presseurop – La Libre Belgique

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