Christiane Taubira : De la Guyane à la place Vendôme

J’avoue que je ne connaissais pas cette personne, son parcours, en dehors du fait qu’elle se disait de gauche et désignée comme Garde des Sceaux et Ministre de la Justice dans le gouvernement Ayrault. Sa façon de mener à bien la nouvelle loi « mariage pour tous », son érudition, sa façon de répondre à ses détracteurs, expliquant en parfaite pédagogue, font qu’il faut connaitre cette femme. Elle fait partie des « grands » Ministre de la Justice, comme Badinter . MC

Extraits

Le 29 janvier, à l’Assemblée, présentant son projet de loi sur le mariage pour tous, elle expose le cheminement de « cette gloire cachée de la République » de façon très pédagogique, nourrissant son discours de références historiques et juridiques. Sourire aux lèvres, sans lire une note, Christiane Taubira évoque l’Édit de Nantes, le comédien Talma interpellant la Constituante, la liberté de se marier se concevant avec la liberté de divorcer, l’article 146 du Code civil, l’émancipation des femmes dans les années 1970. Avant de ponctuer son discours par quelques vers du poète Léon-Gontran Damas.

Trois mois plus tard, le 23 avril, dans son ultime intervention à l’Assemblée sur le mariage homosexuel, elle clôt les débats en citant Nietzsche : « Les vérités tues, celles que l’on tait, deviennent vénéneuses. » Autant de discours, autant de verve.

La garde des Sceaux sidère l’hémicycle, stupéfait les parlementaires, à gauche comme à droite. Pour l’opinion publique, c’est aussi une révélation. Le temps d’un trimestre, d’allocutions en interventions, Christiane Taubira change de statut. Au sein du gouvernement, elle a pris aujourd’hui une autre envergure, essentielle. Lundi 13 mai, la voilà au collège Victor-Schœlcher, enclavé dans un quartier lyonnais défavorisé. Le cortège d’officiels franchit le seuil de l’établissement, file droit vers le préau.

Christiane Taubira rompt le cortège pour revenir à la loge et saluer la concierge, d’origine maghrébine. Elle s’entretient quelques minutes avec les réseaux d’alphabétisation du collège, dirigés par et pour des familles d’immigrés, puis fait face à deux classes de troisième. Elle dessine d’emblée le portrait de Schœlcher, humaniste, critique artistique, philosophe, artisan de l’abolition de l’esclavage, député de la Martinique et de la Guadeloupe. Figure de référence. Dans la classe, les gamins ont préparé leurs questions.

Son rôle de ministre ? L’État est notre bien commun. Avec ses institutions au service du citoyen, garantissant les droits de tous.

La République ? Du latin res publica, la chose publique.

La justice ? Un ministère, mais d’abord une valeur, le souci d’assurer l’égalité dans la société. Privilégier l’éducation, même dans la sanction. Son parcours ?

De l’école primaire à l’université, un itinéraire professionnel avant une entrée en politique pour participer au débat démocratique.

Le mariage pour tous ? Un texte de loi en réponse à une devise : « Liberté, Égalité, Fraternité », née de la IIe République, « cette belle République » forgée dans un élan de libertés.

Son texte de loi en découle, entre liberté et protection. Et d’expliquer encore l’évolution du mariage, de la Révolution à aujourd’hui. Christiane Taubira est directe, sans ambages. Pédagogue. Un phrasé posé. Les mouflets ne mouftent pas. Elle relance, souffle les questions, interroge.

Aimé Césaire ? Essais ou poésies ? Le théâtre ? Ses engagements ? Et la voilà repartie sur une histoire de la négritude. Le temps imparti dans les murs de l’établissement est largement dépassé.

Sur un ton passionné, elle rebondit encore sur Césaire, souligne son refus des oppressions et cite : « Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol. » Au sortir du collège, elle coupe à nouveau le cortège officiel pour s’enquérir des notes de gamins chahutant dans la cour.

L’école, chez elle, c’est une marque de fabrique, sa marotte. Depuis qu’elle est entrée en politique, plus de vingt ans maintenant, chacun de ses déplacements s’accompagne d’un pas de côté, d’une visite dans un établissement scolaire. Un acte, ou plutôt une volonté, de transmission à entendre comme « une espèce de sensualité intellectuelle à aller vers les jeunes ».

Devant le collège, des manifestants vocifèrent leur opposition au mariage pour tous. Christiane Taubira toise, sourit. Et remonte dans sa voiture pour assister, aux côtés de Manuel Valls, au symposium consacré aux zones de sécurité prioritaires. Le ministre de l’Intérieur lit durant quarante minutes les mesures mises en place.

Christiane Taubira lui succède, monte sur l’estrade, une pile de feuillets à la main. Elle pose les pages sur le pupitre, s’écarte de deux mètres, déploie son discours. Qui jamais ne bute sur les mots, chicane sur la subordination, s’empêtre dans les tringles des locutions, recourant encore à la référence littéraire. Cette autre marotte. Cornaquée à l’aisance de l’éloquence. Qui remet loin, derrière le diable Vauvert.

L’esprit de la réforme pénale

Après avoir mené à bien et à terme la loi sur le mariage pour tous, Christiane Taubira doit maintenant annoncer son projet de réforme pénale. Réforme très attendue, qui s’appuie principalement sur la création d’une peine de probation. Si la peine peut et doit être autre chose que l’incarcération, elle doit « avoir un sens, observe la garde des Sceaux. Elle doit permettre de réparer, de faire savoir que la société s’est donné les moyens de sanctionner, et permettre à la personne de se demander comment elle redevient acteur de sa vie, sachant que toutes ces personnes sortiront un jour de prison ».

Cette réforme devrait comprendre l’abrogation de la rétention de sûreté et des peines plancher, celles-là même qui conduisent aux taux d’occupation record auxquels on assiste aujourd’hui.

Aujourd’hui, Christiane Taubira mène son projet de réforme pénale. Qui pourrait se résumer en un mot : désincarcérer. « Je ne suis pas pour l’abrogation des prisons. Dans mon monde idéal, il n’y a pas de prisons. Mais, dans mon monde idéal, il n’y a pas de criminels non plus. Surtout, il convient de donner du sens à la peine et de changer les mentalités. Cela bouscule les gens dans la mesure où ça les oblige à quitter le champ de la passion pour s’installer dans la raison. »

Une autre histoire. Et sans doute une partie des mêmes détracteurs à affronter pour celle qui s’était engagée à une fin de carrière politique après son soutien à François Hollande, au lendemain de la présidentielle, imaginant déjà construire sa bibliothèque dans sa maison de campagne. Finalement, une autre fonction que ministre de la Justice eût-elle été possible au sein du gouvernement ? Reste qu’au « devoir d’invincibilité » s’ajoute l’obligation de réussir cette réforme. « Il s’agit de convoquer l’intelligence du cœur ! » Ce serait bien là un « fabuleux capital » pour la République. Pour Christiane Taubira aussi.

 

Jean-Claude Renard – titre original – Christiane Taubira : « Femme, noire, pauvre, quel fabuleux capital ! »

Article paru dans Politis n° 1262

 

 

 

Nota Bene :

Repères

  • 2 février 1952 : naissance à Cayenne, Guyane.
  • À partir de 1978 : professeure de sciences économiques.
  • 1993 : préside le parti Walwari ; élue députée (non-inscrite). Elle restera à la tête de la 1re circonscription de Guyane jusqu’en mai 2012 (Walwari-PRG).
  • 2002 : candidature à l’élection présidentielle (2,3 % des voix).
  • 2005 : elle vote « non » au référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe.
  • 16 mai 2012 : nommée garde des Sceaux et ministre de la Justice dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault.
  • 2013 : elle mène la loi en faveur du mariage entre personnes du même sexe.

Note :

[1] Mes Météores, Christiane Taubira, récit auto-biographique, Flammarion, 2012.