Partout, les dérives de la libéralisation sevissent …

La loi qui a légalisé les travailleuses du sexe n’a pas eu les effets escomptés : leurs conditions de travail ont empiré et le trafic de femmes s’accélère.

Sânandrei est un village pauvre de Roumanie.

80% des jeunes n’ont pas de travail et une famille peut s’estimer heureuse quand elle a un potager.

Alina, bottes de cuir et jean étroit, se tient devant la maison de ses parents et raconte pourquoi elle a voulu partir il y a quatre ans.

Elle venait d’avoir 22 ans. Son père buvait et bat sa mère et parfois, elle aussi. Elle n’avait ni travail, ni argent. C’est le nouveau copain d’une amie qui lui a parlé de l’Allemagne : là-bas, on pouvait se faire facilement 900 € par mois comme prostituée.

A l’été 2009, elle monte dans la voiture de l’homme avec son amie et se retrouve à Berlin après avoir traversé la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque. Le nom de l’établissement annonce déjà le niveau : Airport Muschis (les chattes de l’aéroport).

La spécialité de la maison, c’est le forfait illimité : pour 100 € la nuit, le client peut s’envoyer en l’air aussi longtemps et aussi souvent qu’il veut.

Les clients le paient à l’entrée. Beaucoup tiennent toute la nuit grâce à des aphrodisiaque Il y a la queue devant la chambre d’Alina. A un moment, elle a arrêté de compter les hommes qui passaient dans son lit. Elle ne voulait pas y penser. Il y en avait trop, tous les jours. » Alina et les autres devaient donner 800€ par semaine aux videurs. Elle dormait dans une salle où elle partageait un lit avec trois autres femmes. Il n’y avait pas d’autres meubles. Tout ce qu’elle a vu de l’Allemagne, c’est la station Esso du coin de la rue, où elle pouvait aller acheter des cigarettes ou des chips, accompagnée d’un videur. Le reste du temps, elle restait enfermée dans le club. De temps en temps, Alina appelait sa mère avec son portable et lui racontait que c’était super en Allemagne. Une fois, un client lui a donné 600 € : elle a réussi à les envoyer à sa famille.

L’histoire d’Alina n’a rien d’inhabituel. Les associations et les experts estiment à 200.000 le nombre de prostituées travaillant en Allemagne. Selon diverses enquêtes – par exemple celle de Tampep, le réseau européen pour la promotion de la santé chez les travailleurs du sexe. -, 65 % à 8o % d’entre elles viennent de l’étranger, pour la plupart de Roumanie et de Bulgarie.

Peu de contrats de travail. En 2001, le Bundestag a adopté une loi pour améliorer les conditions de travail des prostituées. Elles pouvaient désormais poursuivre leur employeur en justice en cas de conflit de salaire et contribuer à l’assurance-chômage et -maladie et aux caisses de retraite. La prostitution était censée être un métier comme un autre, un métier accepté et non méprisé.

Nombre de policiers, d’associations et de responsables politiques qui connaissent la prostitution de près sont depuis convaincus que cette loi ne fait que favoriser les proxénètes et rendre le marché plus attrayant pour les trafiquants d’êtres humains.

L’Allemagne comptait entre 3 000 et 3 500 bordels en 2012, selon la Fédération allemande de l’industrie érotique (UEGD). Ces établissements génèrent 14,5 milliards d’euros par an, d’après les estimations de Ver.di, le syndicat des services. L’Allemagne est le plus grand marché de la prostitution de l’Union européenne. Même les patrons de bordel le confirment. D’après Holger Rettig, de l’UEGD, l’adhésion à l’UE de la Roumanie et de la Bulgarie a provoqué un afflux rapide des prostituées originaires de ces pays – et « une chute des prix », ajoute-t-il. La prostitution, c’est « une économie de marché radicale ».

En 2oo6, le ministère de la Famille a procédé à une évaluation des apports de de loi sur la prostitution. D’après le rapport, les objectifs n’ont été atteints « que de façon limitée ». La libération n’a « pas entraîné d’amélioration tangible et réelle de la protection sociale des prostituées ». Il en va de même pour leurs conditions de travail et leurs possibilités de reconversion. Et rien n’indique que la criminalité ait baissé. (…)

L’Allemagne est devenue « un centre d’exploitation sexuelle de jeunes femmes d’Europe de l’Est et un champ de manœuvres pour les organisations mafieuses du monde entier », déclare Manfred Paulus, un ancien policier d’Ulm qui a travaillé sur la prostitution organisée et fait depuis de la prévention en Bulgarie et en Biélorussie. (…)

Cecilia Malmström, la commissaire européenne aux Affaires intérieures, vient de présenter un rapport selon lequel le trafic d’êtres humains fait plus de 23 600 victimes dans l’UE, dont les deux tiers font l’objet d’une exploitation sexuelle. C’est pour elle le signe que les bandes criminelles étendent leurs activités. Pourtant, le nombre de condamnations baisse parce que la police ne fait rien. La commissaire demande à l’Allemagne d’en faire davantage.

(…)

Certains pays qui avaient pris le même chemin que l’Allemagne ont changé de cap et pris exemple sur la Suède. Celle-ci a décidé en 1999 de pénaliser l’achat de prestations de services sexuels. La décision de la Suède a stupéfié ses voisins européens : pour la première fois, ce n’étaient pas les prostituées qui étaient visées mais les clients. « Maintenant la prostitution va s’épanouir en secret C’est une défaite pour les femmes », tonna la Frankfurter Aligemeine, qui se voulait féministe. Une société qui se veut libre de toute pruderie peut-elle condamner les hommes qui vont voir des prostituées ? Oui, déclare Kajsa Ekis Ekman. Cette militante suédoise, lutte pour que toute l’Europe suive la voie de la Suède. (…)

Elle expose les résultats produits par la loi suédoise: il y a de moins en moins d’hommes qui achètent des relations semelles et ils ont de plus en plus honte. « Avant l’entrée en vigueur de la loi, un homme sur huit avait fréquenté une prostituée. » Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’un sur douze.

Les Suédois ont mis en avant non pas le droit des prostituées à décider par elles-mêmes mais l’égalité entre hommes et femmes, qui est, comme en Allemagne, inscrite dans la Constitution. La prostitution, c’est de l’exploitation, tel est en gros l’argument : il y a toujours un rapport de pouvoir. Quand les hommes s’achètent des femmes pour avoir des relations sexuelles, ça consolide une image de la femme qui porte atteinte à l’éga­lité homme-femme et à toutes les femmes.

Plusieurs pays européens ont depuis pris le même cap que la Suède. L’Islande, qui a choisi elle aussi de punir les clients et songe même à fermer les sites de pornographie en ligne; la Norvège, qui punit elle aussi les clients depuis 2009. A Barcelone, il est illégal d’accepter les services d’une prostituée de rue.

En France, nombreux sont ceux qui souhaiteraient qu’on suive la voie suédoise. Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, s’était empressée d’annoncer peu après son entrée en fonction : Mon objectif est de voir la prostitution disparaître » (…)

A moins d’un miracle, on a donc peu de chances de voir le gouvernement se décider à mieux protéger les victimes de trafic d’êtres humains. Celles-ci continueront à devoir se débrouiller seules.

Alina a réussi à s’enfuir d’Airport Musclas. Après une descente, elle a couru avec dix autres femmes se réfugier dans un restaurant turc du quartier dont le frère du patron était un client. Il les a cachées, puis a essayé de les conduire en Roumanie avec un bus affrété à ses frais. Les proxénètes ont voulu les arrêter, mais elles ont pu s’échapper.

L’Airport Musais n’existe plus, il a été remplacé par le Club Erotica, qui ne pratique pas le forfait. Peu importe pour les clients : le King George, quelques kilomètres plus loin, est, lui, passé au forfait – avec le slogan « Pas cher, c’est super ». Pour 99 €, on a sexe et boissons jusqu’à la fermeture. Anal, oral sans protection. Lundi, mercredi et vendredi, c’est « Gangbang party ». En toute légalité.

 

Cordula Meyer, Conny Neumann, Fidelius Schmid, Ptra Truckendanner, Steffen Winter – Publié le 27 mai – Der Spiegel (extraits) Hambourg lu dans courrier international N°1181 -20,26 juin 2013