Comment sont programmées la mort des associations.

Associations: comment la réforme du financement pousse aux échecs

Le financement des associations selon leurs projets et non plus selon leurs besoins a conduit au dérèglement du secteur et à la précarisation des salariés, exposés à une dénaturation de leur fonction et à la souffrance au travail.

« L’argent public doit « aller » aux actions qui profitent directement au public. »

Dans un contexte de crise, comment ne pas être d’accord avec une telle affirmation ?

Pour le million d’associations qui existent actuellement en France, elle a toutefois bouleversé les règles du jeu. La dernière décennie a, en effet, connu une modification en profondeur des pratiques associatives. « Les bailleurs ont souhaité rendre les financements des associations plus cohérents », raconte Frédéric Amiel, membre du conseil syndical d’Asso, le syndicat rattaché à Solidaires qui regroupe les salariés du secteur associatif.

Plus question pour l’État ou les collectivités territoriales de verser une subvention de fonctionnement (locaux, salaires du personnel, matériel informatique), les fonds sont versés pour financer des projets.

Ruses.

L’État ou les collectivités territoriales lancent des appels à projets sur des thèmes divers, et les associations y répondent en remplissant des dossiers COSA: ceux-ci décrivent l’action envisagée, le nombre de personnes qui devraient être touchées, son objectif, les modalités d’évaluation.

Pour les associations, entrer dans ce cadre est une question de survie, il est d’ailleurs souvent nécessaire de ruser pour cela. « La seule solution aujourd’hui est de rajouter 10 % de la somme demandée en montage de dossier pour faire face aux dépenses de local, de matériel… » regrette le syndicaliste. « Ces ruses d’écritures étaient au début mal vécues mais, pour les jeunes professionnels, elles sont devenues la norme », poursuit, un peu désabusé, Étienne Liebig, écrivain et éducateur spécialisé.

Épuisement.

Autre solution, se transformer en chasseurs de primes ou plutôt de projets. « Dans de nombreuses structures, un tiers du temps peut être consacré à la construction de dossiers », dénonce Frédéric Amiel. Dans cette recherche de subventions, ce sont ceux qui manient parfaitement le langage attendu qui tirent leur épingle du jeu.

Qu’importe le fond de l’action, si la forme satisfait les financeurs !

Des plus grosses structures emploient des salariés formés à la construction de projets et spécialement dédiés à la recherche de financements, tandis que d’autres, plus petites, effectuent un travail intéressant sur le terrain mais peinent à dégager le temps nécessaire à la rédaction des appels à projets et plus encore à la veille indispensable pour y répondre en temps voulu.

Le temps d’élaboration, de réflexion, n’existe pas, seul le temps en face du public est pris en compte. « Une association qui propose du conseil juridique est par exemple obligée de multiplier ses permanences », décrit Frédéric Amiel, et donc de réduire comme peau de chagrin ses moments d’échanges et d’analyse de pratiques. Au risque d’épuiser psychiquement ses salariés confrontés au quotidien à la détresse sociale grandissante.

Précarisation.

Ce fonctionnement par projets impacte les conditions sociales du secteur.

Plus question de conventionnements triennaux ou quadriennaux, un projet est au mieux annuel. « Face à cela, le secteur associatif s’est précarisé », dénonce Frédéric Amiel. Compte tenu de l’absence de visibilité sur les financements, le recours aux CDD ou aux contrats aidés s’est développé.

Les associations évitent de recourir à des salariés expérimentés trop coûteux et privilégient les sortants d’école. Ce mode de financement est aussi lourd de conséquences sur le plan politique. Via le cahier des charges des appels à projets, les bailleurs orientent l’action des associations.

Ce n’est plus l’observation du terrain qui conduit à lancer une action sur un thème donné, mais les fonds disponibles sur cette thématique. « Chaque année, on assiste à des priorités différentes. C’est un système de contrôle qui ne dit pas son nom », alerte Étienne Liebig. De quoi désespérer des salariés très attachés à leur métier.

Mélanie Mermoz-HD-Juin,2013

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« Les pouvoirs publics considèrent les associations comme des prestataires »

 « Après 20 ans de travail dans le secteur associatif, j’ai préféré jeter l’éponge. Je ne supportais plus de devoir travailler avec les mêmes méthodes que dans le privé et de faire face à une explosion de la souffrance au travail. Nous avons, depuis la circulaire Fillon de 2010, assisté à un développement des appels d’offres en direction des associations. Les pouvoirs publics ont considéré celles-ci de plus en plus comme des prestataires. Cela a conduit au cours des dernières années à une mise en concurrence des associations. Auparavant, il existait entre elles une mutualisation, maintenant c’est fini. C’est une question de survie. Dans la communauté d’agglomération de mon ancienne association, une structure d’insertion, reconnue pour son travail, n’a pas eu un marché. Elle a dû licencier. »

Guillaume Tellnit, ancien directeur de structures d’insertion. En procédure prud’homale avec son ancien employeur, son identité a été modifiée.

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