EDUCATION : enseignement moral et civique …

Une étude très argumentée sur une décision de V. Peillon sur l’enseignement de la morale et du civisme à l’école … MC

Association des Professeurs de Philosophie de l’Enseignement Public réunie en assemblée générale du 13 février 2013 a été l’occasion d’une très riche discussion à propos de morale laïque. Ci-dessous la contribution de Pierre Hayat. (Extraits)

Parmi les nouveaux enseignements obligatoires prévus par le projet de loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République, figure un « enseignement moral et civique » (art. 28), du cours préparatoire à la classe terminale. Le projet du ministre de l’éducation nationale d’introduire un enseignement moral et civique cohérent, doté de nouveaux programmes et d’une évaluation spécifique a été dévoilé au grand public par l’interview que Vincent Peillon a donnée au Journal du dimanche à la veille de la rentrée scolaire. Dans cet entretien, le ministre a dit souhaiter « pour l’école française un enseignement qui inculquerait aux élèves des notions de morale universelle, fondées sur les idées d’humanité et de raison. La république porte une exigence de raison et de justice. La capacité de raisonner, de critiquer, de douter, tout cela doit s’apprendre à l’école ». L’annonce ministérielle a aussitôt suscité dans les médias interrogations et polémiques.

(…)

Lorsqu’il soutient la nécessité d’un enseignement cohérent de la « morale laïque » à tous les niveaux de la scolarité, le ministre de l’éducation nationale invoque le moment fondateur de l’école républicaine tout en affichant sa volonté de répondre aux défis présents(1) . Aujourd’hui comme en 1880, il faut admettre qu’une société qui n’enseigne pas ses valeurs perd ses repères symboliques. Aussi revient-il à l’école publique d’investir les questions morales. Comme en écho aux fondateurs de l’école républicaine, Vincent Peillon observe que « si ces questions ne sont pas posées, réfléchies et enseignées à l’école, elles le seront ailleurs par les marchands et par les intégristes de toutes sortes »(2). L’accent mis par le ministre sur la morale et sur la laïcité pour définir les missions de l’éducation nationale s’inscrit bien dans la filiation des fondateurs de l’école laïque. (…)

Le programme d’un ministre buissonnien

Ministre buissonnien, Vincent Peillon estime que l’école publique doit porter sans crainte les valeurs de l’école républicaine: « Un certain nombre de valeurs sont plus importantes que d’autres : la connaissance, le dévouement, la solidarité, plutôt que les valeurs de l’argent, de la concurrence, de l’égoïsme» (3). On peut noter que la première des « valeurs » énumérées est la connaissance, qui  concerne directement l’école (4), tandis que le dévouement et la solidarité sont des principes moraux de sociabilité que l’école doit enseigner. Ainsi, sont associées les deux finalités essentielles de l’école que sont l’instruction et l’éducation, dont l’alliance est scellée par le Code de l’éducation actuellement en vigueur qui prévoit que l’école assure   « la transmission des connaissances » et  fasse « partager aux élèves les valeurs de la République » (art.L 111-1).

Si nous pouvons présumer que les « valeurs de la République » sont déclinées notamment dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et dans la devise de la République française, l’actuel Code de l’éducation est silencieux sur la question. Il est à cet égard significatif que le Projet de loi pour la refondation de l’école prévoit de modifier cet article du Code de l’éducation en précisant ce qu’il convient d’entendre par « valeurs de la République ». Ainsi est-il proposé une liste non exhaustive de ces valeurs : « l’égale dignité de tous les êtres humains, l’égalité entre les femmes et les hommes, la solidarité et la laïcité qui repose sur le respect de valeurs communes et la liberté de conscience » (art. 3 du Projet de loi). Ce sont là des principes moraux (dignité, solidarité, égalité humaine…), mais c’est aussi la laïcité que l’école publique a obligation d’enseigner.

Le projet de loi Peillon vise ainsi à introduire dans le Code de l’éducation deux nouveautés majeures : une implication morale de l’école et une référence explicite à la laïcité. La laïcité est elle-même spécifiée par la « liberté de conscience » et « le respect de valeurs communes ». On s’autorisera à interpréter le respect de valeurs communes en opposition au respect des valeurs communes. Dans le second cas, en effet, il se serait agi de soumettre l’école à des valeurs existantes et de juxtaposer des traditions admises comme des faits. Dans le premier cas, en revanche, il s’agit de se retrouver autour de valeurs lucidement assumées et de les faire évoluer par la discussion critique. (…)

Si donc l’on suit les déclarations ministérielles, la réintroduction officielle de la morale au collège et au lycée est un encouragement adressé à l’enseignement secondaire de comprendre mais aussi de juger la société existante, au lieu de s’y conformer docilement. Ce statut normatif plutôt que normalisateur de la laïcité implique la neutralité confessionnelle de l’État et la liberté de conscience. Mais il confirme aussi que la laïcité demeure inintelligible sans l’étai de la rationalité critique. Ainsi comprises, les modification projetées du Code de l’éducation constitueraient une consolidation institutionnelle de la laïcité scolaire, sous réserve de leur usage.

Crise sociale et crise scolaire

Cette cohérence historique et doctrinale du projet ministériel doit cependant être confrontée à l’état présent de l’école et au contexte social d’ensemble, l’école n’étant pas, comme disait Buisson, un « système clos ». (…) La France de 2013 traverse une crise économique structurelle et durable. Les reculs sociaux en cascade, le chômage de masse, la dépréciation et la précarisation du travail salarié ainsi qu’une certaine démoralisation civique  affectent aujourd’hui la société française. L’esprit public décline en même temps que croissent les inégalités et les fragmentations sociales. La généralisation de la société de marché à tous les niveaux de la vie collective institue le consommateur en mesure de l’intérêt général au détriment du service public et de la cohésion sociale (5).

L’école d’aujourd’hui n’est pas à l’abri de cette crise globale car les élèves et leurs familles ainsi que les personnels la subissent directement ou indirectement (6) Elle est en outre atteinte d’un mal qui lui est propre en ne satisfaisant pas à ses deux finalités essentielles définies par le code de l’éducation : transmettre les connaissances et éduquer aux valeurs de la République. Dans un nombre significatif d’établissements scolaires, il devient difficile de faire saisir que l’école n’est pas la rue (7). Semblables à des « territoires perdus de la République », certains établissements implantés dans les quartiers déshérités sont dépourvus de moyens matériels mais aussi de reconnaissance sociale (8). Cet affaiblissement de l’institution scolaire produit l’impression d’une école qui marche sur la tête, laissant s’installer en son sein la loi du plus fort et le mépris de la normativité scolaire. (…)

Aussi sérieux soient-ils, ces dysfonctionnements ne sont que la face visible d’un certain échec de l’école publique française ces dernières décennies. Les enquêtes nationales et internationales pointent des résultats scolaires en régression et un creusement des disparités entre les élèves selon leur origine sociale. Dans son fonctionnement, l’école roule contre ses finalités essentielles lorsqu’une rude concurrence prévaut entre les établissements scolaires, les enseignements et même les personnels. « L’autonomie » des établissements scolaires a accentué les inégalités entre les établissements de centre-ville et les autres. Proviseurs de lycée et principaux de collège sont poussés à adopter des procédés primaires de management (9). Les directives sur l’apprentissage de « compétences » résument ce détournement de l’école à qui il est demandé de fabriquer des sujets économiques flexibles au lieu de former des citoyens instruits, libres et solidaires (10). Ce mauvais état de l’école atteint la relation que les familles entretiennent avec l’école. Dans les années 1960-70, la Fédération des conseils des parents d’élèves initialement constituée pour promouvoir l’émancipation par l’instruction s’était dotée de représentants portés par des convictions laïques fortes et une confiance militante en la capacité de l’école publique à transmettre le patrimoine historique de l’humanité (11). Mais aujourd’hui, les parents d’élèves présents dans les médias et les instances représentatives du ministère de l’éducation nationale sont en querelle avec l’institution scolaire qu’ils jugent rigide, répressive, centrée sur « les savoirs », sourde et aveugle à « la vraie vie ». Trop de parents d’élèves se comportent comme des consommateurs insatiables ou des individualistes égocentriques inaptes à considérer l’intérêt général. (…)

Quant aux enseignants, les études convergent pour démontrer le désarroi d’une profession sans boussole ni reconnaissance. Mal rémunérés, statistiquement « épuisés professionnellement », parfois impunément humiliés dans les établissements classés « sensibles », ils assistent impuissants à la déconfiture de l’enseignement des disciplines scolaires. (…)

Improbables cours de morale laïque

Faut-il, dans ce contexte, dispenser des cours de morale laïque à l’école ? Nul ne croit que les sermons et les boniments sur le « vivre ensemble » soigneront les maux qui affectent aujourd’hui l’école et la société. Mais un enseignement de morale habilement conduit autour de la découverte d’œuvres d’art ou au travers d’une maïeutique qui procéderait à l’examen d’un cas concret pour le confronter aux principes affichés, ne nous paraissent malheureusement pas davantage apporter réponse à l’actuelle décomposition de l’école (12). Dans les établissements scolaires où l’on ne peut guère enseigner ni la géographie, ni la chimie, ni la musique, on ne parviendra pas à des résultats plus probants en dispensant des cours de morale laïque. Le « prof » impatientera vite et sa pauvre maïeutique sombrera dans le ridicule (13). Jamais une école n’enseignera des valeurs qu’elle est incapable d’imposer en son sein (14). De deux choses l’une, en effet. Soit l’école n’est pas en mesure de faire partager les valeurs de la République à travers ses enseignements existants, il est alors peu probable qu’elle y parvienne dans un cours à part. Soit on admet que l’école assure effectivement à travers ses enseignements existants, l’enseignement civique et moral qu’on attend d’elle, il convient alors de renforcer ces enseignements-là plutôt que d’en ajouter un nouveau.  (…)

Éléments pour un rehaussement des normes scolaires

Si l’école ne parvient ni à instruire ni à éduquer comme elle le devrait, la déconsidération excessive dont elle est aujourd’hui l’objet révèle l’état d’une société qui renonce à saisir rationnellement d’où elle vient et où elle veut aller. (…) Dans notre monde livré à une crise économique durable et à la montée des intégrismes religieux mais aussi à de profondes mutations sociétales et à la révolution du numérique, l’école ne parviendra pas à transmettre les savoirs fondamentaux et les valeurs humanistes si elle n’est pas portée par un volontarisme politique. De ce point de vue, la démarche du ministre de l’éducation nationale relative à la transmission des valeurs de la République ne semble ni artificieuse ni artificielle.

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NOTES

  1. « Je veux faire de la morale laïque un enseignement moderne qui s’inscrit dans l’école du troisième millénaire », V. Peillon, « Le retour de la morale jusqu’en terminale », art. cit., p. 15. Dans cet entretien, Vincent Peillon ne se réfère pas seulement aux grands textes de la IIIe République mais aussi à ceux du Conseil national de la Résistance qui portent une conception forte de la solidarité sociale.
  2. Id.
  3. V. Peillon, « Le retour de la morale jusqu’en terminale », art. cit, p. 2.
  4.  Le ministre de l’éducation nationale s’appuie sur le discours de François Hollande en hommage à Jules Ferry du 15 mai 2012, dans lequel le président de la République précisait que « si le savoir n’est pas le monopole du maître, celui-ci garde la responsabilité d’en ordonner le sens ».
  5. P. Rosanvallon, La société des égaux, Seuil, Paris, 2011.
  6. Le mot de « crise » exprime aujourd’hui le triste « horizon indépassable de notre temps », généralement employé en synonyme de malaise et d’impuissance interminables, comme si une crise permanente n’était pas un oxymoron. Voir M. Revault d’Allonnes, La crise sans fin, Paris, Le Seuil, 2012.
  7. La violence et les incivilités pourrissent la vie des établissements implantés dans les quartiers défavorisés, touchant élèves, professeurs, personnels de surveillance et même de direction. Elle atteint avec une dureté particulière des personnels moins visibles comme les agents de service.
  8. E. Brenner (dir.), Les territoires perdus de la République, Mille et une nuits, Paris, 2002.
  9. C. Laval, F. Vergne, P. Clément, G. Dreux, La nouvelle école capitaliste, La Découverte, Paris, 2011.
  10. A. del Rey, À l’école des compétences. De l’éducation à la formation de l’élève performant, La Découverte, Paris, 2009.
  11. J. Cornec, Laïcité, Sudel, Paris, 1965.
  12. D. Kambouchner, L’École, question philosophique, 2013, Paris, Fayard, p. 80.
  13. J. Baubérot, « Redonner à la morale laïque toute son actualité. Un renouveau démocratique », Le Monde, mardi 11 septembre 2012.
  14. On déplore souvent la perte d’autorité des enseignants. Mais peut-être est-ce là mal poser le problème car c’est l’autorité morale de l’institution scolaire, en son sein et hors d’elle, qu’il convient en premier lieu d’assurer. Celle de ses serviteurs suivra.

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Source : APPEP-IDF Permalien