Un peu d’histoire pour comprendre le « mixage » ethnique français …

Reste la question… Ils ont participé activement, ils étaient nécessaires aux combats pour délivrer la France de l’envahisseur, pourquoi les « jeter » aujourd’hui ? MC

Extrait d’un article paru en 2011 – Le Monde Diplomatique – A lire sur le CD archives 1954-2011, que je vous recommande. MC

Soldats oubliés du Courneau

Engagés involontaires dans la fabrication du grand récit national, certains morts sont célébrés sur les monuments ; d’autres pèsent par leur absence et le silence qui les entoure. Sous une butte de sable en Gironde, neuf cent trente-six combattants africains gisent ainsi dans l’anonymat.

A gauche de la petite route forestière qui mène de La Teste-de-Buch à la dune du Pyla, près d’Arcachon, se dresse une curieuse butte de sable, couverte de fougères et de pins maritimes. Sous ce tumulus oublié, que certains habitants appellent toujours le « cimetière des Nègres », sont ensevelis un millier de corps, pour l’essentiel des soldats africains des troupes coloniales.

Un panneau à l’entrée du mémorial évoque brièvement l’histoire du camp d’hivernage du Courneau, construit en 1916 à un kilomètre de là. Ses vestiges ont aujourd’hui disparu. Deux stèles rappellent le tragique destin des hommes qui, par centaines, y ont péri. L’une, massive, donne à voir des visages africains sculptés dans la pierre. L’autre, fichée à flanc de tertre, dit en arabe la grandeur d’Allah. La plupart de ces soldats étaient musulmans. Aucun nom n’est mentionné. Seuls figurent des chiffres : « Aux 940 Sénégalais, 12 Russes morts pour la France, 1914-1918 ». Les morts du Courneau, qu’ils soient noirs, malgaches, russes ou français, n’ont pourtant pas toujours été anonymes.

Abrité par les dunes et les pinèdes, situées à proximité d’une canalisation d’eau potable et desservi par une voie ferrée, le camp du Courneau accueille les soldats africains débarqués à Bordeaux, afin de les former au maniement des armes. Il dispose aussi d’un hôpital, où sont soignées les blessures et les maladies contractées sur le front, ainsi que les affections pulmonaires.

En 1916 et 1917, les combats font rage dans le nord-est du pays. Des bataillons de tirailleurs sénégalais (BTS), dont la formation n’est pas toujours achevée, sont envoyés à la bataille de la Somme, à l’assaut du fort de Douaumont ou sur le front d’Orient. Beaucoup s’illustrent par leur bravoure. Quelques jours après son départ du Courneau, le 61e BTS prend ainsi la tranchée de l’Entrepont sous un déluge de neige, de pluie et d’obus. Le « sang noir » coule et, au Chemin des Dames, le général Charles Mangin gagne son surnom de « boucher des Noirs ».

Au début de chaque hiver, les « Sénégalais » sont retirés des zones de combat, et regagnent les camps d’hivernage de Fréjus, d’Afrique du Nord ou du Courneau pour se reposer, se soigner et reformer des bataillons avant d’être renvoyés au front. Quand ils ne meurent pas de leurs blessures, ou des maladies contractées au camp. (…)

Au total, une cinquantaine d’unités passeront par le Courneau. Un premier soldat meurt le 28 avril 1916, suivi de treize autres en mai. (…)

Alors que le rythme des inhumations s’accélère, quelques hommes politiques s’inquiètent du sort des soldats africains, en particulier Blaise Diagne, premier député noir français. Devant la Chambre des députés, le 9 décembre, il dénonce vigoureusement l’insalubrité et la précarité du Courneau. Mais le « cimetière des Nègres », aménagé à quelques encablures du camp, continue de se remplir. (…)

Les soldats africains, décédés entre avril 1916 et octobre 1917 dans les hôpitaux du Courneau et du bassin d’Arcachon, n’ont pas eu droit à de tels égards : neuf cent trente-six reposent encore sous la butte de sable de la nécropole de La Teste-de-Buch, au côté de onze Russes, cinq Malgaches et quatre Français (1). Soit neuf cent cinquante-six soldats « morts pour la France » dont on connaît les noms depuis longtemps, mais que les autorités ont oublié d’honorer. (…)

Presque partout en France, à Arcachon, Lectoure, Fréjus, ou dans les nécropoles du Nord-Est, le nom des soldats, qu’ils soient blancs, noirs, annamites ou maghrébins, est inscrit sur les sépultures. Pas au Courneau, pourtant un des plus importants ossuaires de tirailleurs sénégalais identifiés en France.  (…)

Stephan Ferry et Philippe Lespinasse

EXTRAIT – Le Monde Diplomatique

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(1)  Le total ne correspond pas à celui indiqué sur la stèle. Les récents travaux d’identification de Jean-Michel Mormone et Patrick Boyer, historiens locaux, ont permis d’affiner ce chiffre, en croisant et recoupant les listes et registres de décès militaires, sanitaires et communaux. Cf. Jean-Michel Mormone, Patrick Boyer et Jean-Pierre Caule, 1914-1918, le Bassin d’Arcachon, Société historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch, Arcachon, 2008.