Chypre. Derrière la crise bancaire, l’enjeu géopolitique !

La résolution de la crise bancaire n’est qu’une partie de ce qui se joue à Chypre.

L’autre partie pourrait être géopolitique : l’île est à 200 km de la côte syro-libanaise, à 60 km de celle de la Turquie, qui occupe depuis 1974 un tiers de son territoire.

De ce fait, à Nicosie, les manifestants sont soucieux de leur souveraineté, alors que le gouvernement négocie un prêt de 10 milliards d’euros auprès de la zone euro.

Devant le Parlement chypriote, si des pancartes vilipendent en anglais la troïka et l’UE (« Nous ne serons pas les esclaves de l’Allemagne »), d’autres appellent, en caractères cyrilliques, la Russie à l’aide. Car, à Nicosie, on se souvient que le président communiste, Dimitris Christofias, qui a quitté le pouvoir fin février, avait obtenu 2,5 milliards d’euros de prêt de Moscou en 2011, en tournant le dos à la troïka. S’attirant au passage les critiques de l’UE, qui devait alors remiser ses politiques d’austérité.

Car c’est une lutte d’influence qui se joue à Chypre. « Ils veulent nuire à nos bonnes relations avec la Russie », croit un étudiant rencontré dans une manifestation. Dès 1982, un accord de double imposition avait été signé. Moscou devient alors un investisseur de poids.

Cette relation est historique. Le pays, sous l’impulsion de son premier président, l’archevêque Makarios, participe au mouvement des non-alignés. Chypre n’est pas membre de l’OTAN. Une neutralité que le président conservateur, au pouvoir depuis le 1″ mars, remet en cause, en voulant faire adhérer son pays au partenariat pour la paix.

Pour financer sa dette, Chypre compte sur son gaz. Ses ressources, encore non exploitées, sont évaluées à 200 milliards de mètres cubes, soit 62 milliards d’euros.

« Total explore nos champs gaziers, pourtant, votre gouvernement ne nous aide pas à l’Eurogroupe ! » s’indigne, devant la Chambre des représentants, Athos Savvas, employé de banque.

Qui exploitera les ressources gazières de Chypre ?

Gaz ChypreTelle est la question. Les compa­gnies européennes ont dû être rassurées en apprenant, la semaine dernière, que le géant russe Gazprom n’avait pas l’intention de prêter la somme que rechignait de donner l’Eurogroupe en échange de l’exploitation des champs gaziers chypriotes.

Cette exploration n’a pas l’heure de plaire à la Turquie, seul pays au monde à reconnaître la République turque de Chypre Nord, sise dans la zone occupée. L’an dernier, Ankara a envoyé patrouiller ses navires de guerre dans la zone. « Ces ressources appartiennent aux deux communautés (chypriote-grecque et chypriote-turque — NDLR) », vient de prévenir Ankara, qui menace d’agir « contre de telles mesures, si nécessaire ».

La ruée des compagnies occiden­tales sur les champs gaziers pose une autre question : comment acheminer le gaz vers les clients ?

« Certains voudraient qu’on l’achemine par la Turquie, afin qu’il transite par le gazoduc Nabucco », explique à « l’Humanité Dimanche » l’ancien ministre communiste de l’Énergie, Neoclis Sylikiotis. On trouve cette idée « dans de nombreux rapports », note-t-il.

Le projet Nabucco vise à relier l’Iran à la République tchèque, l’Autriche et l’Allemagne.

Le choix actuel de Chypre est autre : la création d’une usine de liquéfaction de gaz, afin de rester maître de son carnet de clients « et de ne pas se fermer le marché asiatique ».

Même les privatisations que compte imposer la troïka lors des négociations ouvertes par l’accord de lundi pourraient ne pas être exemptes de préoccupations géopolitiques.

La compagnie de télécommunications CYTA « transfère une grande partie du trafic européen vers la Syrie, le Liban, l’Égypte », constate Christoforos Yiannakou, cadre de cette entreprise. Et c’est par Chypre que pourrait passer la fibre optique qui reliera l’Europe et l’Asie à l’Afrique de l’Est, en pleine expansion.

À l’heure de la mondialisation des échanges, Chypre, au centre de la Méditerranée orientale, est un passage obligé.

Gaël De Santis –Humanité Dimanche N°21138.