DES FRANÇAIS ONT FAIM !

« Envisager la solidarité sous des formes plurielles»

Pour Serge Paugam, sociologue et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EH ESS), la société française n’est pas moins solidaire. Avec la crise, la culpabilisation des pauvres et des chômeurs est nettement moindre qu’auparavant. L’enjeu est surtout de s’interroger sur un système de redistribution nationale, qui ne permet pas aux plus défavorisés de se nourrir.

Question. Qu’est-ce qui se joue à travers l’aide alimentaire?

SERGE PAUGAM. Ce qui est recherché dans la distribution d’aide alimentaire, c’est souvent un complément à des revenus distribués au titre de la solidarité nationale. Cela veut dire que beaucoup de personnes ayant recours à cette aide sont bénéficiaires de minima sociaux. On peut donc s’interroger sur le montant de ces minima et plus largement sur l’efficacité de ce système de redistribution : est-il suffisant? Il contraint des personnes avec des revenus très modiques à s’adresser à des distributeurs d’aide alimentaire. Quand ce système s’institutionnalise, il devient problématique.

Les travailleurs sociaux savent très bien qu’avec le RSA (475 euros pour une personne seule – NDLR), il est difficile de survivre. Ils en arrivent alors à conseiller aux bénéficiaires de payer en priorité le loyer, l’électricité, le gaz pour ne pas avoir d’impayés. Et pour le reste, c’est-à-dire pour les dépenses de base, de se fournir dans les associations humanitaires. Cela veut dire que la distribution alimentaire intervient comme un élément du rouage de ce système d’assistance. Cela devrait interpeller les pouvoirs publics mais aussi la société civile sur le montant des prestations que l’on accorde aux personnes en difficulté. Est-il réaliste de pouvoir vivre avec cette somme dans notre système économique et social?

C’est ce type d’interrogation qu’il faut porter. Il ne me semble pas tout à fait souhaitable de multiplier les lieux de distribution sans s’interroger sur la finalité de l’ensemble et d’assurer aux personnes un revenu qui leur permette de vivre et de se nourrir. Le revenu minimum doit permettre d’assurer sa subsistance. La question est la même pour des salariés en situation de pauvreté, ce qu’on appelle les travailleurs pauvres.

La proportion de salariés parmi les demandeurs de denrées alimentaires est élevée. La précarité des situations professionnelles et l’alternance de chômage et de petits boulots mal rémunérés en sont la principale cause. Les enquêtes le montrent : des franges nombreuses de la population sont touchées par des difficultés financières. Ceux qui évoluent dans ce que l’on appelle aujourd’hui « le précariat » ne sont donc pas beaucoup mieux lotis…

Question. Le Conseil européen a baissé le budget de l’aide alimentaire, qu’est-ce que cela révèle de la société française?

S. P. Cette décision ne me semble pas du tout en phase avec les attentes à l’égard des populations les plus défavorisées. Elle ne correspond pas non plus aux orientations du gouvernement en matière de solidarité. Je ne vois pas en France une restriction des formes de solidarité. On assiste à une remontée de la compassion envers les plus démunis, les associations sont très actives et jouent un rôle irremplaçable sur le terrain. Aujourd’hui, on insiste davantage sur la responsabilité sociale, sur le fait que les pauvres sont en premier lieu victimes d’injustice sociale. C’est une rupture avec la période passée, avant la crise de 2008, qui était celle de la culpabilisation, qui consistait à rendre les pauvres responsables de leur situation.

Question. Les inégalités sont fortes, et la pauvreté ne se joue pas qu’en termes d’argent et de revenu…

S. P. Les inégalités sont particulièrement fortes et ce ne sont pas que des inégalités de revenus, elles touchent aussi toutes les formes d’intégration qui passent par les liens sociaux. Les associations ont un rôle important à jouer dans ce domaine. Les inégalités d’intégration professionnelle sont considérables, tout comme les inégalités face à la possibilité d’être aidé par sa famille. Dans les milieux ouvriers, la proportion de personnes qui n’ont plus de contact avec leurs parents toujours vivants est supérieure à 20 %. Elle n’est que de 5 % dans les catégories supérieures. La possibilité de bénéficier d’un soutien familial, d’être entouré, est donc très inégalement répartie.

Une autre inégalité est la vie associative. Y participer pour des personnes pauvres pourrait vouloir dire avoir conscience de leur possibilité de s’unir pour être plus fortes et faire pression sur le gouvernement afin d’obtenir plus de moyens. Mais en réalité, la participation à la vie associative est forte dans les catégories supérieures et moyennes, et beaucoup plus faible dans les catégories populaires. Les inégalités sont plurielles et cumulatives. Les plus pauvres sont dévalorisés parle revenu, par leur emploi – qu’ils soient en situation précaire ou au chômage -, ils ont une moindre participation à la vie associative, ils ont moins de soutien de leur famille. C’est une pauvreté cumulative qui entraîne un processus de disqualification sociale.

Il faut donc envisager la solidarité sous des formes plurielles, y compris des formes de mobilisation des plus défavorisés, pour revendiquer eux-mêmes des moyens supplémentaires pour vivre et des services publics adaptés à leurs besoins. Ce n’est pas un progrès que d’avoir encore plus de distribution d’aide alimentaire. Le progrès, c’est de pouvoir s’en passer, c’est d’avoir suffisamment de moyens pour ne pas avoir à solliciter une aide alimentaire et éviter ainsi l’épreuve de l’humiliation et de la stigmatisation.

Entretien réalisé par Pia de Quatrebarbes. – Humanité Dimanche N°21133