Comme Carlos Ghosn, voulez-vous gagner 795 années de smic en 1 an ?

Revenus des grands patrons : la dérive continue.

Extraits

À la suite de l’annonce d’une hausse moyenne de 34 % des salaires des patrons des entreprises du CAC 40 que François Hollande avait annoncé, début 2012, sa volonté de taxer à 75 % les rémunérations supérieures à un million d’euros. Cette disposition a depuis été retoquée par le Conseil constitutionnel, mais le gouvernement veut légiférer prochainement sur le sujet. (…)

« La grande divergence »

(…) Dans les années 1990, la France a emboîté le pas aux États-Unis. Entre 1998 et 2005, le revenu moyen des 90 % les moins riches français a augmenté de 3,1 %, alors que celui du 1 % les plus aisés s’est accru de 13,6 %. Et parmi ces plus riches, le 0,01 % le plus élevé voit ses revenus progresser de 29 %, et le 0,001 % (les 3.500 contribuables les plus riches) de 51 % (1).

La principale cause de ces dérives françaises (…) est l’adoption, depuis une vingtaine d’années, des techniques de corporate governance (…). Pour que le dirigeant opérationnel concentre tous ses efforts sur la maximisation du cours de l’action, on le rémunère en grande partie par des stock-options  ou des actions gratuites, de sorte que sa rémunération s’accroît fortement lorsque l’action grimpe.

La rémunération d’un dirigeant est composé d’un fixe, indépendant des performances de l’entreprise ; il ne représente qu’une faible part des rémunérations des dirigeants (24 % en 2011 en France). S’y ajoutent une part variable, fonction des résultats annuels, et une rémunération différée constituée par des stock-options ou des actions gratuites. De plus, cette rémunération est souvent complétée par des avantages en nature (voiture, logement, personnel de services) et par des jetons de présence, des indemnités de départ, une retraite « sur-complémentaire » (2), etc.

Les tentatives de régulation

Il est vite apparu cependant que ce système de rémunération n’était pas sans risque : un directeur général opportuniste peut gagner beaucoup d’argent en prenant des décisions favorables à son enrichissement personnel à court terme, mais désastreuses pour l’entreprise à moyen terme. De plus, il n’existe aucune justification rationnelle à ces niveaux de rémunérations. (…) En 2010, en France, les salaires des ouvriers et des employés ont baissé et ceux des cadres et des professions intermédiaires stagné, mais les rémunérations des dirigeants du CAC 40 ont augmenté de 34 %…

Face à de multiples scandales et à la réprobation croissante que suscitaient ces rémunérations astronomiques, des rapports successifs (Viénot en 1995 et 1999, Bouton en 2002) ont préconisé un renforcement du pouvoir des actionnaires sur le conseil d’administration, ainsi que des procédures formalisées de fixation des salaires des mandataires sociaux. En 2001, la loi sur les Nouvelles régulations économiques (NRE) a imposé aux entreprises cotées de rendre publique la rémunération de leurs dirigeants dans leur rapport annuel. Et afin d’éviter que l’Etat ne leur impose des règles plus contraignantes, l’Afep – qui regroupe les dirigeants des grandes entreprises et le Medef (3) – a adopté en 2003 un « code de bonne conduite » (révisé en 2008) auquel les grandes sociétés sont censées se soumettre volontairement. (…)

Combien gagnent les grands patrons ?

Ces mesures n’ont eu cependant qu’un effet très limité : après avoir baissé en 2009, les rémunérations des PDG ont augmenté de 34 % en 2010 et de nouveau de 4 % en 2011. Cette année-là, selon le cabinet Proxinvest, le PDG le mieux payé a été Carlos Ghosn (Alliance Renault-Nissan), avec 13,3 millions d’euros (795 ans de Smic). Maurice Lévy, PDG de Publicis, avait touché 19,6 millions d’euros, mais les quatre cinquièmes de cette rémunération colossale étaient constitués des bonus cumulés sur plusieurs exercices antérieurs. En 2011 toujours, la rémunération moyenne d’un patron du CAC 40 a été de 4,25 millions d’euros, soit 254 années de Smic. Les 80 dirigeants des autres sociétés du SBF 120 (5) ont gagné en moyenne 2,06 millions, soit 123 ans de Smic. Les patrons français ne sont toutefois pas les mieux payés d’Europe. Ils se situent un peu en dessous de la moyenne. D’après une étude menée sur 367 grands groupes européens par l’Expert Corporate Governance Service (6), la rémunération moyenne des présidents exécutifs s’élevait à 3,9 millions d’euros en 2010. Les Français de l’échantillon touchaient moitié moins que les Britanniques, 20 % de moins que les Suisses ou les Allemands et 150 % de plus que les Scandinaves.

Les pistes de solutions

Dans le contexte de la crise ouverte en 2008, ce niveau de rémunération est devenu de plus en plus inacceptable socialement. La pression est en effet d’autant plus forte pour prendre des mesures contraignantes que le pouvoir d’achat des salariés Français (…) stagne. C’est (…) dans le cadre européen qu’il faudrait agir pour mettre un terme plus efficacement à cette dérive. Mais sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, il est très difficile de s’entendre à ce niveau.

Marc Mousli – Alternatives Economiques N°322 Mars 2013 Permalien

Notes

  1. 1.      Calculs de Camille Landais.
  2. 2.      Retraite supplémentaire facultative s’ajoutant à la retraite de base et à la complémentaire.
  3. 3.      Afep : Association française des entreprises privées ; Medef : Mouvement des entreprises de France.
  4. 4.      L’administrateur « indépendant » n’a aucun lien direct ou indirect avec la société, en dehors de son mandat au conseil d’administration.
  5. 5.              Les 120 sociétés cotées les plus grosses, les 40 plus importantes constituant le CAC 40.
  6. 6.      Enquête ECGS, Expert Corporate Governance Service (http:// ecgs.com:8080).