Toute lutte transforme ses acteurs.

Cette évidence n’épargne pas le mouvement gay et lesbien (ou LGBT, comme l’on dit aujourd’hui). Passé d’abord par une phase d’affirmation, dans l’élan révolutionnaire post-1968, avec le légendaire Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar), apparu en 1971, le mouvement va se concentrer sur l’égalité des droits et la lutte contre les discriminations. Non sans mal, et avec moult divisions.

D’un côté, les tenants d’une ligne d’extrême gauche, pour qui cette nouvelle question politique participe de la lutte des classes et de la contestation de la société « hétérosexiste ». De l’autre, une ligne plus réformiste, travaillant à l’abrogation des dispositions discriminatoires du code pénal. À l’heure du débat sur le droit des couples de même sexe au mariage, à l’adoption et à la procréation médicalement assistée, il est intéressant de se retourner sur quelque quarante années de mouvement LGBT, pour mieux comprendre ses évolutions aujourd’hui.

Le sociologue Antoine Idier ajustement travaillé sur les années de « transformation » du mouvement gay, celles de la seconde moitié de la décennie 1970, jusqu’à l’abrogation des derniers « alinéas scélérats », sous l’égide de Robert Badinter en 1982, en particulier celui qui maintenait la « majorité homosexuelle » à 18 ans — contre 15 ans pour les hétérosexuels.

Après les années du Fhar, « l’affirmation d’une parole homosexuelle et de son caractère politique n’est plus centrale, la fin des années 1970 est davantage marquée par des luttes concrètes, sur le terrain du droit, pour faire changer la législation ». Les discussions au sein des associations, multiples désormais, portent aussi sur la question de « l’identité homosexuelle » et sur les différentes sexualités… jusqu’à la pédophilie. Une autre époque…

La mobilisation sera longue et protéiforme, avec l’éclosion de nombreux groupes ou associations, de publications, de manifestations culturelles ou militantes, de procès médiatisés et de candidatures « de témoignage » aux élections. Mais aussi de travaux de sciences sociales, au premier rang desquels l’Histoire de la sexualité, de Michel Foucault.

Le mouvement connaît bientôt des scissions. Après des divergences par rapport à la contestation révolutionnaire d’extrême gauche, viennent, comme au sein du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle (Cuarh, né en 1979), celles sur la nature même de la lutte. Ainsi, une partie des membres du Cuarh écrit, pour justifier son départ, qu’elle « refuse de s’inféoder à toute idéologie, fût-elle de gauche » et « de faire croire que la lutte contre l’homophobie passe avant tout par le combat contre les partis de droite, comme si la société de classes était la seule responsable des maux qui frappent les homosexuels et les lesbiennes »… Le débat porte en fait sur le caractère identitaire, voire « catégoriel », des revendications du mouvement.

Avec l’arrivée du virus du sida et l’hécatombe qui en découle au sein de la communauté gay, les mêmes questions se posent quant aux rapports avec la gauche, désormais au pouvoir. Or, récemment, juste avant l’ouverture du débat sur le mariage, le fondateur d’Act Up-Paris, Didier Lestrade, jetait un pavé dans la mare en fustigeant la « droitisation des gays, symptôme d’un individualisme et d’un consumérisme forcenés ».

Si la lutte pour le mariage semble avoir temporairement ressoudé une communauté divisée, certains gays, « en quête d’intégration et de respectabilité », apparaissent sensibles à l’idéologie du « choc des civilisations » — qu’ils lisent aussi comme un « choc des sexualités » entre un Occident supposé « tolérant et libéral » et « le monde musulman, sexiste et homophobe ». Un phénomène déjà assez développé chez une partie des gays outre-Atlantique, sur la voie d’une normalisation « homonationaliste » depuis le 11 Septembre, comme le montre Jasbir K. Puar (1). Si l’égalité advient enfin en matière de droit de la famille, les gays et les lesbiennes résisteront-ils à ces perverses sirènes ? Ou bien, comme d’autres, oublieront-ils leur histoire de minorité discriminée ?

Olivier Doubre – Politis N° 1237

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(I) Homonationalisme. Politiques queer après le II Septembre, Jasbir K. Puar, traduit de l’anglais (États-Unis) par Maxime Cervulle & Judy Minx, Amsterdam, 154 p., 12 euros.

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