Harcelement … parfois un quotidien noir de conséquence!

Delphine (1) ne saura jamais pourquoi ses deux voisines de bureau l’ont prise en grippe, dès son arrivée dans le service, il y a sept ans. Peut-être à cause de son goût pour les tailleurs chics, en décalage avec leurs tenues plus communes. Ou de son tempérament réservé, qui a pu passer pour de la suffisance.

Toujours est-il que cette juriste de 39 ans, fonctionnaire territoriale dans le nord de la France, a vécu des années de sarcasmes, de calomnies et de menaces, qui l’ont poussée au bord du suicide – un geste fatal évité grâce à la vigilance de sa mère.

Dans le journal des brimades qu’elle a subies, rédigé à la demande de son avocat, Delphine note cette réflexion de l’une, dans son dos : « T’as vu, elle s’aime bien, elle est toujours tirée à quatre épingles, elle n’a vraiment que ça à faire. » Et l’autre de répondre : « Elle se la pète, comme toujours ! De toute façon, moi j’aime pas les bourges ; pour qui elle se prend celle-là ? » A l’époque, Delphine répliquait encore.

Consciencieuse, bien notée par sa hiérarchie, elle comptait sur sa force de caractère pour ne pas se laisser miner. Mais, faute de soutien de ses supérieurs, elle a fini par s’effondrer, à l’été 2011, dans le bureau du médecin du travail. Ou plutôt, pour reprendre la nouvelle appellation, du médecin de prévention. Peu après, son généraliste diagnostiquait une profonde dépression et la mettait en arrêt maladie. Elle n’a pas repris le travail depuis.

Un niveau de trouble observé en situation de guerre Aujourd’hui, la jeune femme se tient droite, encore fragile mais combative, dans le cabinet de son avocat parisien, Me Michel Ledoux. Une ressuscitée. Elle s’apprête à déposer plainte, au pénal, pour harcèlement moral. Et veut voir le président de son établissement public condamné pour avoir couvert de soi-disant « broutilles ».

Un audit général du centre, suggéré par le médecin du travail, décrit des salariés « épuisés », avec cette remarque saisissante : « Dans les revues scientifiques, ce niveau de trouble psychosomatique est observé en situation de guerre. » Les experts dénoncent un « management inopérant », qui, dans le cas de Delphine, s’est « croisé à des comportements individuels malheureusement tolérés ou pas vus ». Pour l’instant, la convalescente s’accroche à un nouveau projet professionnel.

Ailleurs, à l’autre bout de la France car, rappelle-t-elle, la victime de harcèlement doit aussi se battre contre l’asphyxie financière. Au bout d’un an d’arrêt maladie, son employeur l’a en effet placée d’autorité en « disponibilité d’office », avec un salaire divisé par deux. Delphine a contesté et gagné devant le tribunal. Le début de la réhabilitation.

ESTELLE SAGET

(1)   Le prénom a été changé

La justice a fait du chemin, dix ans après le vote de la loi punissant le harcèlement moral. Dans les premières affaires, ce sont des individus à la personnalité tyrannique – des pervers narcissiques – qui étaient condamnés. « Mais ces salariés toxiques jouissant de la destruction de l’autre ne sont au fond pas si nombreux », estime Me Michel Ledoux, spécialisé dans la santé au travail. En revanche, on trouve de plus en plus d’entreprises ou d’établissements qui, par leur fonctionnement, favorisent le harcèlement à tous les échelons, sans que leurs auteurs aient forcément des intentions malveillantes.

En 2009, dans un arrêt remarqué, la Cour de cassation a mis en cause, non plus des personnes, mais le mode de management lui-même. D’où le fait que les plaignants tapent désormais au sommet de la pyramide hiérarchique.