« Ne fait pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse »

Après lecture de cet article que penserons certains de la parité appliqué au sens le plus respectueux de l’égalité ? MC

Quand on était jeunes, on jouait dans le jardin de ma tante. Garçons et filles, il n’y avait pas de différence. On grandissait ensemble. On courait, on riait. Parfois on jouait à se battre. On regardait la télévision ensemble. On pleurait ensemble à la fin des dessins animés tristes. On grandissait un peu plus. On commençait à étudier ensemble. Mais on se jouait des tours et on riait comme des fous.

Et le temps a passé…

Avec ma cousine, nous regardons par la fenêtre. Nous regardons le jardin où mon cousin et ses amis sont en train de jouer. C’est le jardin où nous jouions ensemble. Ils étaient nos amis autrefois. Que s’est-il passé ? Pourquoi sommes-nous prisonnières chez nous alors qu’ils jouent au ballon dehors en toute liberté ? Qu’avons-nous fait ?Avons-nous grandi ? Nos corps ont-ils changé ? Sommes-nous devenues un objet de tentation qu’il faut cacher aux yeux des passants ? Ne s’agit-il pas des garçons que nous connaissons depuis notre enfance ? Pourquoi sommes-nous devenus étrangers les uns aux autres ? Pourquoi est-ce que je cours me cacher dès que j’entends une de leurs voix ? Est-ce juste parce que le timbre de leur voix a changé ? Est-ce la raison pour laquelle nous ne sommes plus amis ? Nous commençons à être timides et troublées chaque fois que nous prenons la parole. Nous avons cessé de jouer tout court. Ma cousine et moi passons notre temps libre à regarder des feuilletons mexicains, comme les femmes de 50 ans.

Et le temps a passé…

Je suis à l’école. Nous apprenons ce qu’une femme doit cacher. Ses cheveux sont une tentation. Ses sourcils sont une tentation. Je me souviens de mon chanteur préféré. Ses yeux étaient beaux. Ses cheveux gracieux. Pourquoi ne se voilait-il pas ? Je me posais cette question, mais j’étais incapable d’y répondre. Je me rappelle qu’on m’interdisait de jouer dans le jardin parce que j’avais atteint la puberté. Mais on ne l’interdisait pas à mes amis. N’avaient-ils pas atteint la puberté, eux aussi ? Pourquoi n’étaient-ils pas prisonniers chez eux ? Là encore, je n’ai pas pu trouver de réponse.

Et le temps a passé…

J’entends tout le temps : « Une femme est un bijou qui doit être protégé (autrement dit voilé). » Et parfois on compare même la femme à un bonbon : « Si on enlève le papier (autrement dit le voile), les mouches vont s’agglutiner autour d’elle. » J’allume la télé et je regarde mon chanteur favori, et je rêve de brosser ses cheveux doux et soyeux et de contempler sa beauté. Ses bras sont nus. Son torse est nu. Pourquoi cet objet de tentation n’est-il pas voilé ? Pourquoi n’est-il pas prisonnier chez lui ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas tentées par lui ? D’aucuns diront que les femmes ne doivent pas regarder.

Dans ce cas, les hommes ne devraient-ils pas détourner leur regard des « objets » de tentation que sont les femmes ? Je n’ai jamais pu obtenir de réponse.

Et le temps a passé…

Je suis à l’université. Je vois des gens distribuer un petit livre religieux, « Les Tentations d’une femme. Ses cheveux. Ses pieds. Mais aussi « une femme doit couvrir un de ses yeux, car les deux ensemble sont tentants« . Je jure que je l’ai lu dans ce livre ! C’est comme s’il n’y avait pas d’autres sujets de discussion au monde que la femme et les tentations qu’elle représente. J’ai décidé d’observer les regards des hommes.

Je voulais savoir quel genre de femme attirait les hommes avec ses tentations. Devant moi marche une femme revêtue d’une abaya [longue robe noire] ajustée. Ah, ah, je l’ai trouvée ! Voilà l’objet de tentation. Je poursuis mon observation. Devant moi marche une autre femme avec, cette fois, une abaya ample, mais le visage non voilé. L’homme la regarde. Ah, ah, le visage aussi est donc une tentation ! Une troisième femme marche devant moi. Son visage est voilé et elle porte une abaya ample qui la couvre de la tête aux pieds. L’homme la regarde ! Hein ? Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’il y a de si tentant dans une abaya noire et ample ? Pas d’yeux, pas de pieds. Que regarde cet homme ? Je comprends alors que les vêtements n’ont rien à voir ici. Les hommes regardent les femmes tout le temps. Mais l’homme, avec ses larges épaules, ses cheveux, ses yeux et ses lèvres, n’est pas considéré comme un objet de tentation, même si toutes les femmes du monde le regardent. C’est un homme. Il ne doit pas se cacher chez lui. Personne ne le compare à un bijou. Je me dis alors que j’aimerais ne pas être un bijou. J’aimerais être un homme libre.

Et le temps a passé…

Je suis dans un pays occidental. Des femmes marchent autour de moi. L’une d’elles porte un pantalon, une autre une jupe courte, une autre encore un short. C’est étrange. Personne ne les regarde. Pourquoi ne vois-je pas les regards des hommes que je voyais dans mon pays ? Ces regards sous lesquels les femmes se sentent nues. Ces regards que je haïssais, qui me faisaient haïr ma présence sur cette terre, haïr le fait d’être née femme. Ces regards qui m’enlevaient mon humanité. Pourquoi ne les vois-je pas ici ? Toutes les femmes sont bien habillées, attirantes. Alors pourquoi ne vois-je pas ces regards ? J’ai vu une femme courir et rire. Je me suis rappelé qu’à partir de la puberté il m’a été interdit de courir. Je me suis rappelé la fenêtre de ma tante. Je me suis rappelé que j’étais un objet de tentation qu’il fallait cacher. Je me suis rappelé que, dans mon pays, les hommes s’habillent en blanc alors que moi je suis vêtue de noir. Je me suis demandé : pourquoi les hommes ne portent-ils pas de noir ? Pourquoi ne voilent-ils pas leur visage ? Et je n’ai pas pu trouver de réponse.

Et les jours passent encore…

Hind Aleryani – Your Middle East – Stockholm – Lu dans “Courrier international” N°1157 Titre original de l’article “Pourquoi les hommes ne se voilent-ils pas?”

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