Ceux qui ne votent plus ont marqué 2012 !

L’élection présidentielle de 2012 a vu multiplié les sondages mesurant les chances de chaque candidat, mais ceux-ci  ont été moins diserts sur l’abstention, qui pourtant perturbe le fonctionnement du système représentatif d’où les gouvernants tirent leur légitimité.

Tour à tour présentés comme « aberrants » ou « pathologiques », les comportements abstentionnistes contredisent la mythologie de la démocratie représentative. Laquelle voit dans la participation électorale l’acte fondateur permettant à chaque citoyen d’exprimer ses opinions et ses préférences politiques.

Mais le vote ne résulte d’une évaluation des mérites respectifs des programmes et des idéologies que pour une infime minorité d’électeurs. Plus encore, l’intérêt constant pour la politique est très inégalement distribué selon les groupes sociaux, les plus démunis culturellement et socialement étant dépossédés des moyens de connaître le fonctionnement du jeu politique et d’en maîtriser les dimensions pratiques.

En France, les taux de participation électorale sont toutefois restés étonnamment stables et élevés (entre 70% et 80 %) entre 1848 et le début des années 1980 — date à partir de laquelle ils déclinent régulièrement.

Cet apparent paradoxe peut être résolu si l’on considère que les électeurs ne sont pas des individus isolés dont les préférences politiques seraient découplées de leurs autres expériences sociales. Ainsi, les mobilisations électorales sont collectives, et c’est l’appartenance à un groupe social qui détermine très largement la participation à un scrutin, ainsi que les choix électoraux.

Lors de consultations aux enjeux particulièrement clivants, comme le référendum sur le traité constitutionnel européen (TCE) de 2005, les résultats épousent parfois les polarisations sociales de façon exemplaire : dans le 16e arrondissement de Paris, le « oui » a recueilli des scores de 80 %, contre 30 % à Aubervilliers.

Et c’est bien à un phénomène d’abstention quasi collective que sont aujourd’hui confrontés les quartiers populaires. Dans le quartier des Cosmonautes, à Saint-Denis, le taux de participation moyen est passé de 80 % au milieu des années 1980 à 50 % aujourd’hui, soit dix à vingt points sous la moyenne nationale (1). Une ségrégation électorale redouble désormais la ségrégation sociale et spatiale.

« Les gens votent en groupe (2). » Au sein de la grande bourgeoisie, par exemple, les liens de sociabilité noués autour de manifestations mondaines, d’espaces résidentiels et de pratiques de loisirs spécifiques, décrits par les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot comme un « collectivisme pratique (3) », entretiennent le sentiment de cohésion qui est le support à la fois de la forte mobilisation électorale et du vote conservateur.

Pour autant, le sentiment d’appartenance à un groupe social soudé par un ensemble d’intérêts communs est le plus souvent redevable du travail d’éducation et d’encadrement de représentants politiques, syndicaux et associatifs. La règle vaut aussi pour les classes moyennes intellectuelles, qui figurent parmi les groupes les plus diplômés, et donc a priori les plus disposés à s’intéresser à la politique et à se rendre aux urnes.

En 2002, la participation moyenne des diplômés des « deuxième et troisième cycles du supérieur » était de 80 %, et seuls 5 % d’entre eux s’abstenaient à tous les scrutins, alors que chez les sans-diplôme ces taux étaient respectivement de 62 % et 20 % (4).

Fin des identités collectives

(…)

L’identification à un « camp » politique repose avant tout sur une « délégation globale et totale par laquelle les plus démunis accordent en bloc au parti de leur choix une sorte de crédit illimité (5) ». Et non pas uniquement sur le développement de convictions idéologiques ou d’une conscience proprement politique. La disparition des structures qui entretenaient autrefois dans les quartiers ouvriers la politisation des lieux de vie, de loisir et de travail, et qui y assuraient des taux de participation supérieurs à la moyenne nationale dans les années 1960 et 1970, a donc entraîné une forte hausse de l’abstention.

Dans la cité des Cosmonautes, ou le PCF était très présent, a périclité au début des années 1990, à mesure que la désindustrialisation de Saint-Denis, la pression du chômage, le développement de la sous-traitance et de la concurrence entre intérimaires et salariés empêchaient la constitution de solidarités professionnelles et détournaient de l’activité syndicale.

Aucune identité collective n’étant plus représentée, ni a fortiori mobilisable dans le quartier, les habitants ont été renvoyés à la précarisation de leurs conditions d’existence et de leur statut socioéconomique, aboutissant finalement à leur indifférence pour un univers politique qui échoue à résoudre leurs difficultés quotidiennes et dans lequel ils ne se sentent pas fondés à intervenir. (…)

Souvent présenté comme une autre « pathologie » politique, le vote en faveur du Front national (FN) renvoie davantage à la manière dont certaines catégories sociales conjurent dans les urnes leur déclassement collectif. Ce choix électoral touche sans doute certaines fractions du monde ouvrier mais il n’est en aucun cas dominant dans l’ensemble du groupe, contrairement au fantasme inlassablement rabâché depuis vingt-cinq ans du « gaucho-lepénisme », selon lequel le vote ouvrier se serait déplacé du PCF vers le FN (6). La plupart des ouvriers qui votent aujourd’hui pour le FN sont d’anciens électeurs de droite radicalisés. (…)

Loin d’être l’apanage de la classe ouvrière, le vote FN attire des groupes hétérogènes qui connaissent une dégradation ou une déstabilisation de leurs conditions de travail et d’existence (7) : retraités contraints de cohabiter dans des logements sociaux avec des immigrés leur renvoyant une image de précarité à laquelle ils souhaitaient échapper ; patrons de très petites entreprises ou artisans rencontrant des difficultés financières du fait de la crise ; fractions déclinantes de la bourgeoisie qui peinent à maintenir leur héritage et dont le mode de vie et les croyances se trouvent marginalisés ; membres des petites classes moyennes salariées, propriétaires de pavillons mitoyens en banlieue parisienne, voyant les représentants des classes moyennes supérieures quitter leur quartier pour être peu à peu remplacés par une communauté d’immigrés perturbant un entre-soi petit-bourgeois qui symbolisait leur ascension sociale (8).

Pour des raisons structurelles ou conjoncturelles différentes, tous peuvent trouver dans l’offre politique du FN une voie d’expression de leur ressentiment et de leur appréhension de la disqualification sociale, projeter dans les mots d’ordre anti-immigrés la défense de leur image d’eux-mêmes et manifester leur défiance envers des partis de gouvernement qui ont renoncé à parler en leur nom ou échoué à satisfaire leurs intérêts spécifiques. Peu représenté dans les institutions républicaines, se présentant comme réprouvé par les principaux acteurs politiques, le FN agrège des mécontentements hétérogènes.

De fait, son électorat est très instable : alors que, depuis vingt ans, plus d’un quart des inscrits auraient déjà porté leur suffrage sur un candidat frontiste, ses électeurs constants représentent seulement 3 % des inscrits (9). On ne peut donc réduire le vote en faveur du FN au populisme, ni à l’autoritarisme ou à la xénophobie supposés de son électorat — pas plus d’ailleurs qu’on ne peut voir dans la « gauchisation » récente du discours de sa nouvelle présidente les raisons de sa popularité (sondagière) actuelle. Celle-ci repose sans doute au moins autant sur le discrédit d’un président qui prétendait ramener les électeurs frontistes vers l’UMP, au besoin en s’appropriant les thématiques les plus droitières portées par le FN, et qui, ce faisant, a contribué à les légitimer.

L’accroissement des taux d’abstention au niveau national depuis trente ans ne signifie pas qu’augmente constamment le nombre de ceux qui ne prêtent aucune attention aux enjeux politiques et demeurent durablement à l’écart du jeu électoral. L’abstention peut, par exemple, constituer un véritable choix politique pour des spectateurs informés des questions politiques mais détachés de la compétition électorale. En outre, les Français votent de façon de plus en plus intermittente, et les électeurs irréguliers semblent désormais plus nombreux que les « participationnistes » systématiques (10).

Directives européennes et l’état,  responsable de la mise en œuvre continue de politiques de repli envers les services publics,  l’impuissance des dirigeants politiques face aux exigences des marchés et les discours défaitistes qui les ont accompagnées ont nourri la montée de cet abstentionnisme (…]  la réforme néolibérale sociétale, ébrèche la mythologie de la démocratie : pourquoi voter s’il s’agit seulement de conférer aux gouvernants la légitimité de gouverner comme ils l’entendent ?

Blaise Magnin – Article paru en Sept. 2011 – Le monde Diplomatique – Actualisé et Réécrit par MC

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Notes :

  1. Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La Démocratie de l’abstention, Gallimard, Paris, 2007.
  2. Paul Lazarsfeld, The People’s Choice, Duell, Sloan and Pearce, New York, 1944.
  3. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France (1996), Payot, Paris, 2006.
  4. François Clanché, « La participation électorale au printemps 2002 », Insee Première, no 877, Paris, janvier 2003.
  5. Pierre Bourdieu, « La représentation politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 36-37, Paris, février-mars 1981.
  6. Le sondage réalisé par l’IFOP les 20 et 21 avril 2011, concluant qu’en 2012 l’électorat ouvrier plébisciterait Mme Marine Le Pen (Le Figaro, Paris, 24 avril 2011).
  7. Jacqueline Blondel et Bernard Lacroix, « Pourquoi votent-ils Front national ? », dans Nonna Mayer et Pascal Perrineau (sous la dir. de), Le Front national à découvert (1989), Presses de la FNSP, Paris, 1996.
  8. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur une banlieue pavillonnaire, La Découverte, Paris, 2008.
  9. Patrick Lehingue, « L’objectivation statistique des électorats : que savons-nous des électeurs du FN ? », dans Jacques Lagroye, La Politisation, Belin, Paris, 2003.
  10. François Héran, « Les intermittents du vote », Insee Première, no 546, septembre 1997.

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