« L’Europe s’ingénie à favoriser les importateurs »

Le traité européen, tel qu’il est rédigé actuellement accentue les importations favorisant la mise en concurrence tant commerciale que sociale… Aussi l’auteur Jean-Luc le de haut-économiste-, par ses préconisations fait présupposer que l’Europe devrait si ce n’est fermer ses frontières à l’importation du moins voit-on poindre l’idée d’une taxe sur ses importations. MC

Jean-Luc Gréau, économiste : Interview.

L’Union européenne protège-t-elle suffisamment son marché intérieur ?

Il faut dire les choses crûment. Non seulement l’Europe ne protège pas assez son grand marché intérieur, mais elle s’ingénie à favoriser les importateurs bénéficiant d’avantages du point de vue monétaire, social ou environnemental. Cette politique s’appuie sur une doctrine de la concurrence et une théorie de la spécialisation du travail qui ont été élaborées il y a un ou deux siècles, dans des contextes aujourd’hui révolus. L’accord de libre-échange conclu avec la Corée du Sud en 2011 et ceux en préparation avec les grands pays émergents témoignent de l’aveuglement européen.

Dans quels domaines faudrait-il agir en priorité ?

Il serait légitime de voir les Européens appliquer une taxe carbone aux frontières et de subordonner l’entrée des marchandises à un engagement social des pays concernés, ainsi que Bill Clinton l’avait demandé à Seattle. Les champs d’action prioritaires sont représentés par tous les secteurs où le coût du travail constitue un paramètre important du prix de revient final ainsi que tous les secteurs d’avenir comme ceux des énergies renouvelables où l’Europe risque de se retrouver définitivement distancée. Les importations chinoises sont effectivement la source d’un déficit pour tous les pays d’Europe. Elles occasionnent aussi la moitié de l’important déficit américain. La bonne méthode consisterait à prier nos interlocuteurs de Pékin de s’asseoir à la table des négociations pour un bilan objectif de nos relations commerciales réciproques. Mais, pour y arriver, il faut d’abord cesser de se lier les mains en proclamant notre attachement inconditionnel au libre-échange.

Considérez-vous en particulier qu’il faille doter l’euro d’une politique de change et que ce soit possible ?

Dans son récent rapport, Louis Gallois a identifié la surévaluation de l’euro comme une source de faiblesse compétitive. Il a réclamé en conséquence un changement d’attitude de la Banque centrale européenne (BCE). Or, celle-ci s’est toujours refusée à mener une politique de change. Nous souffrons ainsi d’un double immobilisme commercial et monétaire. J’ai proposé, il y a trois ans déjà, un pacte monétaire avec les Etats-Unis qui permettrait l’établissement d’une parité fixe et ajustable entre l’euro et le dollar. Ce pacte inaugurerait une nouvelle conception des relations entre les deux rives de l’Atlantique, qui ont été à sens unique depuis près de quarante ans. Il pourrait constituer aussi le point d’appui d’une position commune de l’Europe et des Etats-Unis au sein de l’arène commerciale mondiale. Est-ce rêver ?

Quelle attitude adopter à l’égard des investissements étrangers en Europe ?

Il serait nécessaire de soumettre ces investissements à un contrôle préalable dans des secteurs jugés stratégiques, assorti d’une interdiction des raids hostiles sur les entreprises européennes. Protégeons également d’une mainmise toutes les activités liées à l’exploitation du sol et du sous-sol pour lesquelles nous disposons du savoir-faire indispensable. Protégeons aussi, dans le cadre d’une politique industrielle, l’accès de nos industries de transformation à des fournitures de biens intermédiaires comme l’aluminium ou l’acier : sinon les Airbus seront réalisés avec des produits d’importation.

N’y a-t-il pas lieu de redouter des représailles commerciales si l’Europe s’efforce de mieux protéger son marché intérieur ?

Oui, des représailles sont possibles, voire probables. Mais il nous appartiendrait, dans les négociations évoquées plus haut, de faire valoir à nos interlocuteurs qu’ils auraient plus à perdre dans un conflit ouvert que nous-mêmes : un million d’euros d’importations chinoises en Europe représente, en termes d’emplois, huit fois le même montant d’exportations européennes vers la Chine.

Jean-Luc Gréau – Economiste-  Auteur notamment de La grande récession (depuis 2005), coll. Folio, Gallimard, 2012.

Propos recueillis par Guillaume Duval –Paru dans  Hors-série N°95 Alternatives économiques

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