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Extrait de l’excellent dossier Ecologie gaz de schiste de Politis N° 1230 que je vous recommande de lire de bout en bout. MC

Les industriels français exercent un lobbying intense en faveur de l’exploitation du gaz de schiste en France et en Europe.

Depuis plusieurs mois, les industriels développent de nouveaux arguments « écologiques » destinés à sensibiliser les responsables politiques nationaux. Le PDG de Veolia Environnement, Antoine Frérot, a récemment déclaré que le leader mondial de l’eau est l’«  un des deux seuls acteurs au monde à savoir traiter les effets sur l’eau de l’exploitation du gaz de schiste », un argument massue pour le marché naissant de la « dépollution ». De leur côté, Suez Environnement, CGG Veritas, Solvay, Imerys, Vallourec, après avoir affirmé leur présence sur le marché américain, se préparent à mettre leur savoir-faire au service des entreprises minières et gazières qui attendent le feu vert de la France.

Empêché par la loi de prospecter dans l’Hexagone, Total, qui se considère comme « l’opérateur le plus actif des quatre principaux champs américains de gaz de schiste », a investi la Pologne et la Danemark. Deux pays qui ont accordé de nombreux permis « dans une recherche de sécurité environnementale maximale et, bien sûr, un respect absolu des réglementations en vigueur », rassure le géant pétrolier. Lequel peut s’appuyer sur un document présenté le 29 novembre par le Groupement des entreprises et professionnels des hydrocarbures (GEP-AFTP). Celui-ci affirme que l’extraction du gaz et du pétrole de schiste « peut se faire dans le respect de l’environnement », et réclame une expérimentation pour vérifier le potentiel du sous-sol français. Ainsi, des rapports d’expertise financés par l’industrie, des publicités et des sites Internet ont été spécifiquement conçus pour prouver que le gaz de schiste ne constitue pas une menace pour l’environnement ou la santé publique. Un document de travail interne du GEP-AFTP, daté de novembre 2011, rédigé avec un expert de la multinationale américaine Halliburton, indique que « l’image du gaz de schiste a été endommagée fortement par certaines mauvaises pratiques ponctuelles réalisées aux États-Unis et une certaine confusion créée par le film Gasland auprès du grand public ». Et de détailler la stratégie préconisée : «  Il faut recenser les bonnes pratiques environnementales qui seront acceptables en France » et « démontrer la compatibilité avec la directive-cadre sur l’eau (retour à l’état originel des masses d’eau) ».

Le Parlement européen et d’autres institutions européennes ont aussi été assiégés par les grands acteurs des secteurs pétroliers et gaziers, qui « cherchent à faire passer le gaz pour une option énergétique favorable au climat dans un avenir moins carboné », indique une étude de Corporate Europe Observatory (1). Avant le vote, le 23 novembre au Parlement européen, de deux rapports d’initiative consacrés au gaz de schiste, les représentants de la Commission européenne des directions énergie, environnement et climat ont rencontré de nombreuses fois les lobbyistes de l’industrie sur la question de la mise en valeur du gaz de schiste en Europe, dont GDF Suez et, bien sûr, Total. Le groupe pétrolier français aurait consacré en 2011 près de 2,5 millions d’euros à son budget de lobbying, notamment pour promouvoir le gaz de schiste en France, selon le registre de transparence de l’Union européenne. Résultat : un amendement pour mettre en place un moratoire sur la fracturation hydraulique a été rejeté lors du vote de ces rapports.

[1] Plein gaz !, Laura Weis, Corporate Europe Observatory, novembre 2012, disponible en français sur le site corporateeurope.org

Thierry Brun – Permalien Politis

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Un empilement de mensonges

Pour justifier la nécessité des gaz de schiste, leurs partisans s’appuient sur des hypothèses hasardeuses.

À lire les rapports, les prospectives ou les professions de foi enthousiastes, le gaz de schiste serait la clé du retour à la prospérité. On lui prête le potentiel de redonner de la compétitivité aux entreprises, de créer de la croissance et des emplois. Il réduirait même les émissions de CO2. Ne lui manque qu’une technologie d’extraction plus propre que la fracturation hydraulique, mais il paraît que des alternatives existent. Décorticage du prospectus publicitaire.

Un eldorado sous nos pieds

La fièvre hexagonale repose essentiellement sur une estimation au doigt mouillé : le sous-sol français recèlerait 5 100 milliards de mètres cubes « exploitables » (traduisent certains), soit l’équivalent de quelque 90 années de notre consommation de gaz actuelle ! Ce chiffre, qui donne le tournis, provient d’une source unique : une projection d’un service du Département de l’énergie états-unien (DOE) à partir de données géologiques publiques. Or, le véritable état de la ressource ne peut être établi que par des forages d’exploration, de facto gelés en France par une loi de juillet 2011 interdisant le recours à la fracturation hydraulique, seule technique disponible à ce jour. La Pologne, l’autre potentiel mastodonte gazier en Europe (selon le DOE), s’est lancée dans la vérification de cette manne supposée : la promesse initiale de 5 300 milliards de m3 a été divisée par près de dix ! Par ailleurs, les calculs du DOE fournissent des volumes « récupérables », indépendamment de toute considération économique, et non pas « exploitables ». En Pologne, le géant pétrolier Exxon a laissé tomber en juin dernier : ses puits n’étaient pas rentables.

Alternatives à la fracturation

L’unique technique d’exploration et d’exploitation consiste à injecter, sous très forte pression, de l’eau mêlée à du sable et des additifs chimiques pour éclater en profondeur les roches où est piégé le gaz de schiste. Cette fracturation hydraulique est très polluante, grosse consommatrice d’eau, et peut provoquer de petits séismes. Des alternatives sont à l’étude. La semaine dernière, le Groupement des entreprises et professionnels des hydrocarbures (GEP-AFTP) s’affirmait capable de vérifier le potentiel du sous-sol français « dans le respect de l’environnement ». De fait, les quelques pistes évoquées consistent essentiellement en l’amélioration de la fracturation hydraulique : mieux recycler l’eau pour limiter les volumes utilisés (jusqu’à 20 000 m3 par forage), utiliser des additifs moins nocifs, forer plus discrètement. Les techniciens tentent aussi de remplacer l’eau (par de l’air comprimé, du propane, voire du CO2) ou de fracturer par des chocs thermiques ou électriques. Mais aucune de ces évolutions ne donnerait entièrement satisfaction – environnement, coût, énergie, etc. Le débat français risque donc, in fine, de se cristalliser sur l’acceptabilité (au nom de « l’intérêt national ») d’un avatar simplement moins nocif de l’actuelle fracturation hydraulique…

Un hydrocarbure « propre »

Les pro-gaz de schiste, obnubilés par la promesse d’une nouvelle épopée énergétique française, évacuent sans vergogne le problème des émissions de CO2, considéré comme surévalué face aux bénéfices attendus en ces temps de crise économique. On se contente de souligner que le gaz de schiste (similaire au gaz naturel) est moins émetteur de CO2 que le pétrole et surtout le charbon. Il devient presque protecteur du climat sous la plume de commentateurs empressés, lesquels font remarquer qu’aux États-Unis le remplacement de centrales à charbon par des turbines à gaz a eu un effet positif sur les émissions. Exact, mais secondaire : l’abondance de ce gaz bon marché a d’abord pour effet de relancer des industries lourdes, ainsi que la consommation, retardant d’autant l’adoption d’une vraie transition énergétique – la sobriété et le passage aux énergies renouvelables. Par ailleurs, des scientifiques états-uniens ont établi qu’en raison des fuites, en cours d’exploitation et durant le transport, l’impact du gaz de schiste sur l’effet de serre serait équivalent, à court terme, à celui du charbon !

Les prix vont baisser

L’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis a provoqué une importante chute des prix de l’énergie, génératrice d’un regain de compétitivité de l’industrie et de croissance pour le pays. Un bénéfice promis à la France si l’on y autorise l’exploitation de cet hydrocarbure non conventionnel, clament les partisans sans trop de précaution. Or, les coûts de production devraient être notablement plus élevés en France qu’aux États-Unis, où le code minier est moins contraignant et la densité de population plus faible (ce qui permet d’exploiter à plus large échelle). Là-bas, les propriétaires fonciers peuvent forer sans demander l’autorisation des pouvoirs publics. Par ailleurs, on ne s’y gêne pas pour planter des puits tous les kilomètres, voire à une moindre distance. En France, Total (par exemple) explique que l’on pourrait regrouper les puits pour rayonner souterrainement grâce à la technique des forages horizontaux. Mais la collecte serait moins rentable. Et si en France le prix du gaz naturel conventionnel pourrait baisser sous la pression d’un afflux de gaz de schiste, l’impact serait minime sur l’électricité, plutôt bon marché.

100 000 emplois

La folie gazière aux États-Unis a généré 600 000 emplois, et les optimistes en attendent le double d’ici à 2020. Selon le cabinet SIA Conseil, l’exploitation du gaz de schiste pourrait conduire à la création de 100 000 postes en France à la même échéance. Cette extrapolation, largement exploitée par les défenseurs de cet hydrocarbure, est fondée sur trois hypothèses sujettes à caution : les volumes de gaz réellement exploitables, la transposition de l’expérience états-unienne et les prévisions d’emplois établies pour les trois concessions françaises de Montélimar, Nant et Villeneuve-de-Berg, avant annulation de leurs permis. A priori, ce calcul ne prend pas en compte la possible destruction d’emplois (dans le tourisme, par exemple) que pourrait provoquer l’irruption de cette activité gazière. Les écologistes ont projeté, de leur côté, qu’une vraie transition énergétique, fondée sur la rénovation thermique des bâtiments et le développement des renouvelables, pourrait créer un million d’emplois (après soustraction des emplois détruits dans les énergies conventionnelles) à l’horizon 2020. Dix fois plus, avec une probabilité moins hasardeuse que dans le cas du gaz de schiste.

Patrick Piro – Permalien Politis

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Voir aussi la page ENERGIE (en haut de blog) –  rubrique « Générique » ………. GAZ DE SCHISTE