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La polémique enfle à propos de la décision du gouvernement d’associer le centenaire de la Grande Guerre à la commémoration de la Libération. Un mélange des genres qui rappelle les grandes heures du roman national sarkozyste.

Régression mémorielle », « mélange des genres », « erreur historique »… La décision du gouvernement d’associer 1914 et 1944 dans un même mouvement commémoratif n’est pas passée inaperçue. Loin d’une simple guerre de chapelles entre historiens, elle rappelle que la page du roman national réécrit par Nicolas Sarkozy est loin d’être tournée. Le 3 octobre, le Conseil des ministres actait la mise en place d’une mission interministérielle chargée de préparer la commémoration des anniversaires des deux guerres mondiales, qui sera présidée par le ministre délégué aux Anciens Combattants, Kader Arif. Officiellement, le gouvernement justifie cette association en évoquant « la continuité des deux conflits »et les défis pratiques de la commémoration de ces anniversaires.

LA SINGULARITÉ DE CHAQUE CONFLIT

Les historiens ont été les premiers à monter au créneau, en mettant en avant les enjeux propres au centenaire de la Grande Guerre. Parmi eux, Nicolas Offenstadt, maître de conférences à l’université Paris-I, spécialiste de 1914-1918. « En les plaçant sous le même sceau administratif, la singularité des conflits risque d’être dissoute au prix d’un brouillage qui met sur le même plan des guerres qui n’ont rien à voir entre elles », explique-il. Qualifiant l’initiative gouvernementale de « véritable régression mémorielle », il regrette « une incompréhension de la spécificité d’un centenaire, qui surtout, pour un tel événement, n’a rien à voir avec les anniversaires décennaux, comme l’a montré le bicentenaire de 1789 ». Enfin, l’historien fait valoir « là grande vivacité de la demande sociale liée à 14-18 », dont témoignent les multiples initiatives des « militants de la mémoire », le succès populaire des cahiers de poilus, la mode des recherches généalogiques dans les familles, mais aussi les associations qui animent la zone de l’ancien front. Enfin, « comment pourrait-on demander à nos partenaires étrangers déjà impliqués dans la préparation du centenaire, comme l’Allemagne par exemple, de commémorer dans un même élan 1914 et 1944? » s’indigne l’auteur d’un essai sur l’essor de la Grande Guerre dans la mémoire collective française (1).

« INSALLER LE DOUTE BROUILLER LE MESSAGE »

D’autres voix, politiques, s’élèvent contre ce projet. C’est le cas des conseillers généraux de l’Aisne. « Cet amalgame entre 1914 et 1944 est inadmissible d’un point de vue historique. C’est un mélange des genres dramatique. Si l’on voulait brouiller les messages, si on voulait installer le doute dans les esprits, on ne s’y prendrait pas autrement », déplorent-ils. « Un centenaire a une spécificité. Et je ne parle pas du brouillage que cela peut représenter pour les autres pays comme l’Allemagne », regrette Yves Daudigny, le président socialiste du conseil général, qui y voit lui aussi « une régression mémorielle ».

Devant la levée de boucliers, le gouvernement est resté discret, tout en multipliant les rencontres officieuses avec les spécialistes du sujet. Contacté par notre journal, un membre du cabinet du ministre s’« étonne de l’indignation » que soulève le projet. Il souligne « la tradition commémorative française de penser que les deux guerres sont fortement liées », rappelant que de Gaulle avait pris la même initiative en 1964. Il justifie également ce choix par le caractère exceptionnel que revêtira en 20141a commémoration de la Libération. « Ce sera un anniversaire d’émotion, explique-il, car c’est la dernière fois qu’un nombre significatif de résistants pourra y participer. » Des explications un peu fébriles qui tranchent avec les initiatives d’outre-Manche, où le premier ministre a annoncé une enveloppe de 62 millions d’euros pour le centenaire.

Mais l’enjeu était aussi plus politique. Attendue au tournant sur une nécessaire rupture idéologique avec le précédent quinquennat, la nouvelle majorité ne semble pas pressée de résorber les plaies des multiples instrumentalisations de l’histoire par le pouvoir sarkozyste pour remodeler la société française. Le communiqué lapidaire de l’Élysée reconnaissant les crimes du 17 octobre 1961, diffusé à la va-vite en fin de journée sous la pression des associations, avait déjà déçu. Les amalgames commémoratifs pensés par la droite néoconservatrice auraient pu eux aussi être enterrés.

Maud Vergnol

(1) 14-18 aujourd’hui, Odile Jacob, 2010.

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1914-1944 : la confusion bafoue la vérité

Si l’on veut à tout prix rapprocher les deux « grandes » guerres, celle de 1914- 1918 et celle de 1939-1945, et forcément les comparer en connaissant, avec le recul, leur sens respectif, une vérité s’impose, qui peut se résumer schématiquement à ceci : il ne fallait surtout pas faire la première et il fallait, au contraire, absolument faire la seconde.

Confondre les deux, tout en y amalgamant, un comble, les guerres coloniales, sous prétexte de rendre un hommage national à ceux qui sont « morts pour la France », c’est au mieux accorder aux victimes un devoir obligé, un rituel, au pire se débarrasser de la question : au fait, pourquoi et comment sont-ils morts ?

À l’approche du centenaire de 1914; on est de plus en plus incapables de dire qui, exactement, est coupable de cette guerre où dix millions d’hommes dans le monde, plus d’un million de jeunes Français, à peu près autant de jeunes Allemands et de jeunes Russes, se sont entre-tués. On Sait que le coupable désigné n’était pas forcément l’Allemagne, même si elle a assez vite déclaré la guerre, on sait que la Russie du tsar qui voulait s’ouvrir l’accès à la Méditerranée a joué un rôle néfaste, que par son alliance avec celle-ci, scellée depuis longtemps et comportant des dispositions secrètes, le gouvernement français à mis la main dans une mécanique infernale, que le rôle de l’Autriche-Hongrie dans les Balkans, lieu de départ du feu avec l’attentat de Sarajevo, a été trouble.

Ce que l’on sait, surtout, c’est que 1914 -1918 a été une conflagration, un choc de puissances, d’empires, d’intérêts, d’ambitions, dont le traité de Versailles, signé en juin 1919, a été, par ses « résultats », le révélateur. On s’est partagé, avec le plus parfait cynisme, l’Europe, les colonies, les marchés, tandis que les poilus se partageaient, eux, l’horreur.

Le 25 juillet 1914, dans son célèbre discours de Lyon-Vaise, Jaurès prête au ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, cette proposition de troc faite à l’Autriche: « Nous vous passerons la Bosnie-Herzégovine à condition que vous nous passiez le Maroc. » Le monde du capitalisme a signé son crime. Le même Jaurès a consacré tous ses efforts, jusqu’à en mourir assassiné le 31 juillet 1914, à dire pourquoi il ne fallait pas « faire » cette guerre. Jaurès a même anticipé la « suite » : de la « vase sanglante » qu’il annonce le 12 juin 1913, dans l’Humanité, une figure grimaçante surgira, celle d’ Adolf Hitler.

Et c’est là qu’il fallait faire la guerre! Il fallait la faire au moins en 1936, en Espagne, quand, hélas, par lâcheté, pour reprendre le mot de Germaine Tillion, le gouvernement Blum, sous la pression du gouvernement britannique, s’est résigné à la non-intervention contre le complot fasciste autour de Franco; il fallait la faire en 1938, quand les troupes nazies menaçaient la Tchécoslovaquie et que le gouvernement du radical Daladier capitula; il fallait la faire en 1940, quand Hitler marchait sur Paris et que ce ne fut qu’une « drôle de guerre »; il fallait la faire avec la Résistance, celle du général de Gaulle, à Londres, et celle des maquis, des FTP, des réseaux.

Va-t-on mélanger les fusilleurs des mutins de 1917, que le carnage désespérait, et les fusillés du mont Valérien, qui se sont dressés contre la barbarie ? Mélanger le patriote Clemenceau, ce jusqu’au-boutiste refusant toute chance de paix négociée, en 1917, père la Victoire juché sur la défaite de la civilisation, et les patriotes de 1939-1945, qui détestaient la guerre mais combattaient le crime? Mélanger ceux, nationalistes fanatisés, pour qui l’ennemi c’était le Boche, et celui, honneur de la civilisation et de l’internationalisme, l’homme de l’Affiche rouge, Missak Manouchian, qui écrit dans sa dernière lettre : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand »? Poser la question, c’est y répondre, et on aimerait croire que cette réponse sera celle d’une gauche qui se veut héritière de Jaurès.

Charles Silvestre L’Humanité 13 Nov. 12

Un avis, mon avis…

Comment peut-on commémorer les soldats morts pour défendre le sol français de l’invasion étrangère et dans le même élan les soldats morts pour conserver des conquêtes coloniales ou quelques points stratégiques ou économiques dans le monde, ou au nom d’un faux droit d’ingérence dans les affaires d’un État tel que le préconise Bernard Kouchner ou Bernard Henri Lévy.

La Grande guerre, la seconde guerre mondiale contre la barbarie nazie, celle d’Indochine ou d’Algérie contre un peuple en lutte pour sa liberté, tout se vaudrait ?

Pour nous c’est non. Les morts de Verdun ont droit à plus de respect.

Nous continuerons à vouloir que la commémoration du 11 novembre soit celle de 14-18, tout comme nous continuerons à vouloir que soient réhabilités ces milliers de soldats français accusés par l’état-major de désertion devant l’ennemi, injustement condamnés par des conseils de guerre après des jugements expéditifs.

MC