Reflexion sur la place de la femme dans la société

Ombres de l’intimité

A question des inégalités entre hommes et femmes est loin d’être réglée : quels que soient le domaine et la dimension de la vie sociale que l’on considère, la persistance des disparités, quelquefois importantes, entre la condition faite aux hommes et celle subie par les femmes est patente, en dépit du principe hautement affirmé de l’égalité entre les sexes. Cette proclamation masque mal les écarts durables dans l’accès à la formation et à l’emploi, dans les qualifications et les hiérarchies définies selon la division sociale du travail, dans les rémunérations professionnelles, dans le partage des tâches et des fonctions au sein du couple et de la famille, dans la probabilité de parvenir à une position sociale plus élevée, dans l’espace public et notamment dans l’accès aux postes de responsabilité politique, et jusque dans l’appréhension de la vieillesse (1).

Comme les inégalités sociales auxquelles elles s’articulent, celles entre sexes se répètent et se cumulent (2) : elles s’engendrent et se nourrissent mutuellement, en multipliant les avantages au profit des uns et les handicaps au détriment des autres. Ainsi la division inégalitaire du travail domestique dresse un sérieux obstacle à l’activité, à l’investissement dans une carrière professionnelle des femmes (3). Réciproquement, les grandes difficultés rencontrées lors de la recherche ou de la conservation d’un emploi normal (à durée indéterminée et à temps plein), répondant au désir d’accomplissement personnel et de promotion sociale, les incitent trop souvent à se replier sur la sphère conjugale et familiale. L’attribution du privé aux femmes et l’hégémonie des hommes sur l’espace public se génèrent et se renforcent en un cercle vicieux.

A travers les générations, les disparités entre hommes et femmes se reproduisent, non sans changements il est vrai. Si des transformations importantes ont souvent considérablement amélioré la place des femmes dans la société, ces changements s’avèrent en définitive ambigus : ils se sont accompagnés d’effets pervers, porteurs de nouvelles contraintes et formes de discrimination.

La prétendue « féminisation » de la société n’est qu’un paravent derrière lequel se renouvelle et même se renforce la domination masculine.

AINSI, si les collégiennes réussissent mieux, elles se voient encore le plus souvent exclues (ou s’excluent elles-mêmes) des filières d’excellence qui mènent vers les postes valorisés (4). Si les femmes ont su s’imposer dans le salariat, elles restent plus menacées par le chômage et la précarité que leurs collègues masculins, plus souvent contraintes d’accepter des emplois à temps partiel, dans des positions subalternes et dans l’ensemble moins bien rémunérées. La dernière loi sur l’égalité salariale entre hommes et femmes (du 9 novembre 2010) a été vidée de sa substance par le décret d’application du 7 juillet 2011 et la circulaire du 18 octobre 2011, cette dernière réduisant à peu de choses les pénalités des entreprises dérogeant à la loi (5). Si les femmes ont su conquérir une certaine autonomie dans les familles, notamment grâce à leurs revenus propres, c’est au prix d’une «double journée» tant les servitudes domestiques restent inégalement partagées. Et quand le couple vient à se défaire, le plus souvent à leur initiative, elles sont confrontées à de nouvelles difficultés liées à la garde des enfants et à leur dévalorisation relative sur le « marché matrimonial ». Enfin, si elles ont commencé à occuper le champ politique, c’est encore en quantité homéopathique qu’elles accèdent à de véritables fonctions de responsabilité.

Dès lors, on conçoit combien est fallacieuse la thèse d’une « féminisation de la société française » ou d’une « féminisation des mœurs ». Cette affirmation s’appuie, pêle-mêle, sur la supériorité démographique des femmes, l’augmentation de la part des familles monoparentales à « chef » féminin, le souci croissant des apparences physiques désormais affiché par la gent masculine, parallèlement au développement de la pratique du sport et à la mode des produits light ou de la nouvelle cuisine, etc. (6).

Cette prétendue « féminisation » n’est qu’un paravent derrière lequel se renouvelle et même se renforce la domination masculine. On omet de signaler que l’identité féminine se définit désormais par deux traits classiques de la masculinité : la détention d’un diplôme et l’exercice d’un travail salarié. La société s’est donc plutôt « masculinisée », les femmes s’alignant, en quelque sorte, sur les normes traditionnelles des hommes.

La dévalorisation du masculin, sous le coup des critiques et des conquêtes féministes, n’a affecté que les formes les plus spectaculaires du machisme — le culte de la virilité — sans que soient pour autant entamés les fondements de cette hégémonie, que ce soit dans l’éducation et l’enseignement, dans le travail, dans l’univers domestique ou dans la sphère publique. C’est seulement dans les classes populaires, où les identités sexuelles traditionnelles restent un des principaux éléments de valorisation, que ce brouillage de l’image masculine aura bouleversé quelque peu les schémas classiques (7).

L’émancipation des femmes reste donc une oeuvre inachevée, à poursuivre, en prenant appui sur les acquis grâce auxquels les femmes sont devenues, partiellement au moins, actrices de leur propre destin et de celui de la société entière (8). L’un des principaux obstacles demeure la perpétuation de la répartition inégalitaire des rôles dans l’univers clos de la maison. Avec la mixité défaillante de la représentation politique, cet aspect des relations entre hommes et femmes est resté quasi immobile depuis la fin des années 1960. Les femmes continuent à assurer la plus grande part du travail «privé », même si une zone négociable (la cuisine, les courses, la vaisselle) a émergé il y a peu (9). Là gît bien le noyau dur de la domination masculine contemporaine.

S’attaquer directement à cette citadelle relève d’une mission presque impossible. On touche là au cœur de la vie privée des individus. Or toute notre civilisation, au moins depuis la Renaissance et plus encore à compter de l’établissement de régimes démocratiques, repose sur des principes intangibles tels que l’autonomie de l’intimité, garante de la liberté individuelle, à l’égard du champ public. Autrement dit, l’inégalité entre les sexes s’engendre à l’ombre de la vie privée, sous couvert de préserver les droits de la personne.

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Auteurs : Alain Bihr et Roland Pfefferkorn Respectivement professeur émérite de sociologie à l’université de Franche-Comté, auteur (avec Roland Pfefferkorn) de l’ouvrage Le Système des inégalités, La Découverte, Paris, 2008, et professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, auteur d’Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes, La Dispute, Paris, 2007.

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Notes

(1)                  Sur l’ensemble de ces points, cf. Hommes/femmes. Quelle égalité ?, Editions de l’Atelier, Paris, 2002.

(2)                Cf. Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Le Système des inégalités, La Découverte, Paris, 2008.

(3)                Sur cette question-clé du travail, cf. Travail et rapports sociaux de sexe. Rencon­tres avec Danièle Kergoat, sous la direction de Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn,L’Harmattan Paris, 2010.

(4)                Michèle Ferrand, Françoise Imbert et Catherine Marry, «Normaliennes scientifiques et polytechniciennes : des destins improbables?», Regards sociologiques, Strasbourg, n° 9-10, 1995. Le Bureau international du travail (BIT) a montré depuis longtemps l’importance du niveau d’éducation dans la promotion et la rémunération des femmes au long de leur carrière professionnelle : More and Better Jobs for Women : An Action Guide, BIT, Genève, 1996.

(5)                Cf Francoise Milewski, «Égalité salariale, le retour en arrière », L’Humanité, Paris, 27 décembre 2011. Cf aussi «Les politiques publiques et la question de l’éga­lité hommes-femmes. Le cas de la France », Cahiers du genre, L’Harmattan, Paris, n° 32, 2002, p. 87-109.

(6)                Claude Fischler, «Une « féminisation » des mœurs ?», Esprit, Paris, novembre 1993.

(7)                Cf Histoire de la virilité, 3 tomes, dirigée par Georges Vigarello, Alain Corbin et Jean-Jacques Courtine, Seuil, Paris, 2011.

(8)                Cf. Philippe Cardon, Danièle Kergoat et Roland Pfefferkorn, Chemins de l’éman­cipation et rapports sociaux de sexe, La Dispute, Paris, 2009.

(9)                Bernard Zarca, «La division du travail domestique : poids du passé et tension au sein du couple », Economie et statistique, n° 228, Paris, janvier 1990.

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Les femmes, victimes de la propriété privée

Quand et comment les troupeaux passèrent-ils de la propriété commune de la tribu ou de la gens à la propriété des chefs de famille individuels ? Nous n’en savons rien jusqu’à présent. Mais, pour l’essentiel, cela doit s’être produit à ce stade [NDLR : Engels évoque ici l’accroissement de la production (élevage du bétail, agriculture, artisanat domestique) et l’essor de l’esclavage.]

Avec les troupeaux et les autres richesses nouvelles, la famille subit alors une révolution.

Gagner la subsistance avait toujours été l’affaire de l’homme ; c’est lui qui produisait les moyens nécessaires à cet effet et qui en avait la propriété. Les troupeaux constituaient les nouveaux moyens de gain ; ç’avait été l’ouvrage de l’homme que de les apprivoiser d’abord, de les garder ensuite. Aussi le bétail lui appartenait-il, tout comme les marchandises et les esclaves troqués contre du bétail.

Tout le bénéfice que procurait maintenant la production revenait à l’homme ; la femme en profitait, elle aussi, mais elle n’avait point de part à la propriété. Le « sauvage » guerrier et chasseur s’était contenté de la seconde place à la maison, après la femme; le pâtre « aux mœurs plus paisibles », se prévalant de sa richesse, se poussa au premier rang et rejeta la femme au second. Et elle ne pouvait pas se plaindre.

La division du travail dans la famille avait réglé le partage de la propriété entre l’homme et la femme ; il était resté le même et, pourtant, il renversait maintenant les rapports domestiques antérieurs uniquement parce qu’en dehors de la famille la division du travail s’était modifiée. La même cause qui avait assuré à la femme sa suprématie antérieure dans la maison, le fait qu’elle s’adonnait exclusivement aux travaux domestiques, cette même cause assurait maintenant dans la maison la suprématie de l’homme : les travaux ménagers de la femme ne comptaient plus, maintenant, à côté du travail productif de l’homme ; celui-ci était tout; ceux-là n’étaient qu’un appoint négligeable.

Ici déjà, il apparaît que l’émancipation de la femme, son égalité de condition avec l’homme est et demeure impossible tant que la femme restera exclue du travail social productif et qu’elle devra se borner au travail privé domestique. (..) Avec la suprématie effective de l’homme à la maison, le dernier obstacle à son pouvoir absolu s’écroulait.

Ce pouvoir absolu fut confirmé et s’éternisa par la chute du droit maternel, l’instauration du droit paternel, le passage graduel du mariage apparié à la monogamie. Mais, du même coup, une brèche se produisit dans le vieil ordre gentilice : la famille conjugale devint une puissance et se dressa, menaçante, en face de la gens.

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Source : Friedrich Engels, l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Editions sociales, Paris, 1971 (édition originale : 1884).

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Source des articles – Manière de Voir –N° 122 Avril-Mai 2012/ Le monde diplomatique

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