Deux appréciations sur le monde du foot.

Entretien croisé entre :

1)      Frédéric Thiriez, président de la ligue de football professionnel

« Accompagnons beIN Sport dans ses efforts, qui donneront à la ligue 2 une exposition télévisuelle sans précédent »

2)       Didier Decoupigny, président du 12 lensois, association de supporters du R.C. Lens.

« Il ne restera bientôt dans les tribunes que les caméras de télé, les sponsors et les partenaires invités aux matchs.»

Êtes-vous étonnés par l’ampleur qu’a pris le mouvement de contestation contre les nouveaux horaires de matchs, principalement en Ligue 2, mais également en Ligue 1?

FRÉDÉRIC THIRIEZ. A lire la pétition musclée qui circule chez les supporters de Ligue 2 et les banderoles qui fleurissent dans les stades, la Ligue de football professionnel et beIN Sport seraient en train de « tuer les stades de deuxième division » en avançant les matchs à 18 h 45 le vendredi. Certains crient même au « scandale », dénoncent la « marchandisation du football », et menacent de « monter à Paris » et de« boycotter » la nouvelle chaîne.

DIDIER DECOUPIGNY. Non, pas du tout! Le problème est suffisamment important pour le rendre médiatique. On ne pouvait pas laisser passer quelque chose comme cela. Au niveau du Racing Club de Lens, nous sommes en première ligne dans ce combat. Le fond de cette histoire est vraiment très gênant et pénalise grandement les supporters.

Pourquoi aucune réunion entre la LFP, beIN Sport et le collectif des supporters n’est-elle possible?

FRÉDÉRIC THIRIEZ. Ce collectif n’ayant pas de structures juridiques légales(1), il nous est donc difficile d’accéder à cette demande. Sachez que nous avions proposé aux chaînes intéressées par la Ligue 2 plusieurs horaires possibles pour le multiplex: le samedi après-midi, le vendredi soir et le lundi soir, en leur demandant de préciser chaque fois leur offre financière et l’heure souhaitée du coup d’envoi. Nous n’avons reçu de propositions que pour le vendredi 18 heures, le samedi 14 h 30 et le lundi 20 h 45. Les clubs ont d’abord écarté l’idée de jouer le lundi soir ou le samedi après-midi. Restait l’offre de beIN Sport pour le vendredi à 18 heures, intéressante financièrement, mais avec les forts inconvénients que vous savez pour les spectateurs. C’est pourquoi cette offre n’a pas été retenue. Un petit groupe de présidents a été chargé avec moi de négocier avec la chaîne un horaire plus tardif, si possible 19 heures.

DIDIER DECOUPIGNY. La Ligue doit arrêter d’avoir la tête dans le sable. Elle doit sortir du bois et ne plus se cacher dès qu’il y a un problème. Nous devons trouver des solutions en nous réunissant tous autour d’une table et arriver à un horaire qui soit plus proche de 20 heures Pour l’instant, elle nous ignore, mais les présidents de club et notre président plus particulièrement, Luc Dayan, qui vient d’arriver à la tête du R C Lens, s’est engagé à trouver une manière pour que l’on puisse rencontrer, avec le Collectif SOS Ligue 2, le président THIRIEZ et enfin en discuter. Les instances du football français ne nous ont jamais écoutés quel que soit le sujet, et pas seulement pour ces histoires d’horaire. C’est un peu le pot de fer contre le pot de grès et ce même si les clubs de supporters de Ligue 1 nous soutiennent ainsi que des joueurs. Nous savons très bien que nous nous attaquons à quelque chose qui génère des flux financiers importants, qui apporte des fonds à l’ensemble des clubs. On sait très bien que ce sont les droits de télévision qui permettent aux clubs de vivre. Mais, cette fois-ci, le sujet est assez grave. Je pense que la Ligue le sait et, à la vue de l’ampleur du mouvement, sait aussi que nous n’arrêterons pas là.

Est-il encore possible de faire bouger les choses?

FRÉDÉRIC THIRIEZ. Par définition, un compromis ne satisfait complètement personne… Mais il permet d’avancer. Et nous ne reviendrons pas en arrière. Cette négociation a eu lieu le 13 juin, beIN Sport, malgré notre insistance, n’a pas accepté 19 heures, mais 18h45. Pourquoi ? Parce que la chaîne, et je rappelle qu’elle a sauvé le football de la faillite en investissant fortement sur la Ligue 1 après la défection d’Orange, diffuse son grand match de Ligue 1 à 20 h 45. Le multiplex de Ligue 2 ne pouvait donc pas débuter à 19 heures, sauf à déborder sur l’horaire du grand match. Nous avons donc tous accepté 18 h 45, dans l’esprit de compromis qui animait aussi nos interlocuteurs.

DIDIER DECOUPIGNY. Il le faut, car outre les retombées économiques des droits de télévision, on oublie d’autres facteurs tout aussi importants. Dorénavant, les supporters, qui parfois viennent de loin, arrivent juste au début du match ou pis encore à la mi-temps. Avant, ils avaient le temps d’aller manger de prendre un verre avant le match. C’est donc aussi l’économie locale qui est touchée par ce changement d’horaires. Mais nous sommes aussi conscients qu’un changement ne peut pas se faire à très court terme. Pourquoi pas la saison prochaine? En tout cas, nous ne sommes pas, de notre côté, dans une impasse où tout serait noir ou blanc. Nous pensons qu’il existe des solutions qui pourraient arranger tout le monde. Encore faut-il pouvoir en discuter avec la Ligue et beIN Sport.

Le football ne se vend-il pas de plus en plus au plus offrant, au détriment de bien des choses?

FRÉDÉRIC THIRIEZ. Ne cédez pas trop, s’il vous plaît, à la facilité de la stigmatisation du « foot business » et de la « marchandisation du football »! Car il sera vite répondu que les clubs en sont grandement bénéficiaires. Il ne vous a pas échappé que, l’année dernière, la LFP a distribué aux clubs de Ligue 2 une somme de 93 millions d’euros au titre des droits TV. Cela représente la moitié de leur budget. Sachant que les droits du championnat de Ligue 2 ont rapporté 10 millions d’euros, c’est un peu comme si la Ligue 1 rétrocédait 83 millions d’euros de ses propres droits à la Ligue 2, finançant ainsi la totalité de la masse salariale des joueurs de Ligue 2. Cette solidarité, nous l’avons voulue tous ensemble et elle fait honneur au football professionnel français. Nous lui devons d’avoir de l’avis unanime, la meilleure deuxième division d’Europe ! Raison de plus pour ne pas cracher dans la soupe… et pour accompagner beIN Sport dans ses efforts, qui donneront à la Ligue 2, une exposition télévisuelle sans précédent.

DIDIER DECOUPIGNY. Nous, les supporters, nous sommes devenus les figurants de la télévision, les producteurs de belles images et de sensations fortes. Nous nous faisons balader sans avoir un seul mot à dire. Cette musique, nous la connaissons, alors nous continuerons ce mouvement. Nous pensons faire partie intégrante de la famille du football au même titre que la télévision et ce même si on sait qu’aujourd’hui les recettes générées par le public dans les stades tournent autour de 10 %. Alors oui, le football se vend au plus offrant en oubliant ceux qui sont des animateurs non négligeables. Dorénavant un club pourra très bien jouer dans un stade vide. En fait, il ne restera bientôt dans les tribunes que les caméras de télé, les sponsors et les partenaires qui sont invités aux matchs. Mais ce qu’il y a de drôle là-dedans, c’est que, même pour les sponsors et leurs invités, ces nouveaux horaires compliquent les choses.

Éric Serres – L’ Humanité 30 sept 2012

(1) Effectivement pour la LFP les supporters de tous clubs ne sont qu’une partie négligeable, d’ailleurs ne sont-ils pas que pour 10% dans les recettes … n’est-ce pas Môsieur Thiriez !

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