Ré-industrialisation de la France ?

Après le recul massif de ces dernières décennies, le redressement productif est à l’ordre du jour. Mais le défi reste posé: comment industrialiser en intégrant la responsabilité sociale et environnementale?

Inverser la courbe trentenaire du déclin. Opérer le « redressement productif », selon l’intitulé du ministère d’Arnaud Montebourg.

Trois ans après la grande promesse, peu suivie d’effets, des états généraux de l’industrie organisés par Nicolas Sarkozy, le nouveau pouvoir s’attelle à la tâche. Personne n’en conteste le bien fondé. Le mythe de la « société postindustrielle », fondée sur les seuls services, a cédé sous le poids des évidences: parce qu’elle est moteur de la recherche, source des innovations, parce qu’elle « tire », aussi, nombre de services, l’industrie reste le pilier du développement économique.

  • Mais quelle industrie ?
  • Au service de quelles finalités?
  • Avec quels modes de production?

Questions vertigineuses mais incon­tournables au regard tant des dommages infligés aujourd’hui à l’environnement et aux hommes que des inégalités sociales engendrées à l’échelle du monde comme de chaque pays par la logique ultralibérale à l’œuvre. « Ce qui se joue, c’est la manière dont on réindustrialiser » souligne Mohamed Oussedik, en charge du dossier à la CGT.

Une réflexion qui doit d’abord s’inscrire dans un cadre à dimension planétaire.

Peut-on, par exemple, penser la transition énergétique pour les pays développés, prendre en compte nos ressources nationales, sans se soucier du développement de ceux qui n’ont pas accès à l’énergie, en feignant d’ignorer que « 80 % de la planète a accès à un niveau d’énergie équivalent à la consommation d’une lampe par jour »?

La dimension de la planète s’impose aussi du fait de la nature même des acteurs qui pilotent l’industrialisation: des groupes multinationaux, qui organisent leur activité à l’échelle du monde à l’aune de la seule rentabilité financière, qui n’hésitent pas à mettre en concurrence les pays, les travailleurs, en jouant sur les règles environnementales et sociales les moins contraignantes. « Quel est le coût environnemental et social, de la production automobile, lorsque 80 % d’un véhicule ne sont pas assurés par le constructeur lui-même, mais avec des équipementiers qui sont complètement mis au pas? » interroge Mohamed Oussedik.

Deuxième impératif : rompre avec le dogme d’une approche de la compétitivité basée sur les seuls coûts, au détriment de la recherche fondamentale et de l’innovation. « Ce qui manque en France, c’est un grand effort d’innovation, en matière de produits comme de process Il y a trop peu d’investissements en recherche et développement Nous avons un retard important par rapport à d’autres pays européens », pointe Dominique Selliez en charge du secteur de la métallurgie au cabinet d’expertise Secafi.

C’est pourtant l’innovation qui peut permettre de développer l’industrie dans le respect de l’environnement, de faire même de cette contrainte un levier et non un obstacle. Les exemples ne manquent pas, illustrant les potentialités de ce que l’on appelle l’éco-conception. Ainsi du projet de filière de démantèlement des navires en fin de vie, lancé en 2006 par la CGT de la Navale, appuyé par le Grenelle de la mer, et repris désormais par deux régions, Paca et Bretagne, qui devraient investir dès 2013 dans l’aménagement de plusieurs chantiers. Un projet s’inscrivant dans une démarche globale: de la conception des bateaux, intégrant l’impératif écologique, jusqu’à la déconstruction, la récupération des matériaux et leur valorisation, qui pourrait donner naissance à une nouvelle filière. « Voilà une piste alternative à la désindustrialisation », observe Dominique Sellier, intervenant sur le projet, qui estime à plusieurs milliers le nombre d’emplois pouvant être créés

Une telle démarche est applicable à de nombreux secteurs. À l’usine Renault de Sandouville, dont l’avenir inspire les plus vives inquiétudes (2000 emplois supprimés ces dernières années), le syndicat CGT a élaboré un projet de déconstruction des véhicules usagés et de valorisation des matériaux récupérés. « L’industriel doit avoir une démarche de responsabilité sur l’évolution du produit dans le temps affame Nicolas Guermonprez, secrétaire du syndicat.

Exemplaire, également, le projet d’aciérie électrique conçu par la CGT d’ArcelorMittal à Gandrange, prévoyant de relancer la production d’acier à partir de ferrailles récupérées, un mode beaucoup moins polluant et consommateur d’énergie, qui engendrerait la création de 250 emplois

« Dans toutes les filières industrielle la responsabilité sociale environnementale des producteurs est engagée », insiste Mohamed Oussedik. L’organisation de la filière doit être mise en débat, le nombre de niveaux de sous-traitance limité, la responsabilité pénale des donneurs d’ordres mise en jeu. Le syndicaliste en appelle au politique, pour qu’il « reprenne la main », fasse prévaloir les logiques de coopération, de solidarité, sur la concurrence. Pour qu’il légifère, à l’échelle nationale et européenne, afin d’imposer aux groupes le respect de règles sociales et environnementales plus contraignantes, sous peine de se voir barrer l’accès à des marchés publics.

Pour qu’il crée des outils de financements publics, soustrayant l’industrie à l’emprise des marchés financiers. Pour qu’il renforce les prérogatives des salariés dans les entreprises: droit suspensif sur les plans de restructuration, droit de défendre un projet alternatif, droit d’alerte environnementale permettant d’examiner avec les expertises nécessaires, les activités de l’entreprise – y compris celles qu’elle sous-traite – sous l’angle de leur impact environnemental et sanitaire… Autant de chemins pour une ré-industrialisation véritablement responsable.

Yves Husson – Hors-série HD  Mai 2012

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